Excès de zèle

Une amie réviseuse m’apprend l’existence du thriller politique Official Secrets (Gavin Hood, 2019). Allergiques aux spoilers, n’allez pas plus loin. Dans ce film, m’écrit-elle,

la presse britannique dévoile un mémo américain pré-guerre d’Irak, témoignant de l’ingérence américaine dans les affaires britanniques. Un valeureux journaliste d’investigation parvient à convaincre son média pourtant pro-gouvernement de publier le mémo fuité, après de longues discussions, rencontres dans des parkings, portes claquées et coups de fil à des avocats. Mais l’authenticité du document est mise en doute : il est rédigé en orthographe anglaise et non américaine, ce ne peut donc être un mémo américain, c’est un faux. En réalité, c’est évidemment la secrétaire de rédaction qui a corrigé le document, transformant soigneusement les finales américaines en zation en leurs sœurs britanniques en sation.

On connaissait des récits d’espionnage reposant sur une tragique erreur d’interprétation. Ainsi, dans The Quiet American, si ma mémoire est bonne, l’ambiguïté du mot plastic (matière plastique ou explosif), mentionné dans un télégramme intercepté par la CIA, aura des conséquences fatales. Mais un thriller reposant sur une particularité orthographique et l’excès de zèle d’une secrétaire de rédaction, ce doit être un cas unique dans l’histoire du cinéma.

Tout réviseur bien né, que la moindre faute d’orthotypographie fait frémir (une capitale non accentuée, une insécable oubliée, un trait d’union en place d’un tiret cadratin), comprendra sans peine le réflexe professionnel de ce personnage. Et l’on rangera, sous bénéfice d’inventaire, Official Secrets à côté des Ingratitudes de l’amour de Barbara Pym : rares fictions mettant en exergue l’importance méconnue de ces travailleurs de l’ombre (souvent des travailleuses) du monde de la presse et de l’édition que sont les secrétaires de rédaction, les relecteurs d’épreuves et les compilateurs d’index.


Mercredi 11 mars 2020 | Dans les mirettes, Grappilles |

Un commentaire
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Le film de Gavin Hood, très anglais (contrairement à The Report, de Burns, que nous avons vu hier) est passionnant, dénonçant une fois encore, si nécessaire, l’incroyable imposture anglo-américaine qui a débouché sur une guerre “illégale”, Bush/Powell et Blair/Goldsmith faisant un bébé dans le dos à l’Onu (et, accessoirement, dans le dos des presque deux millions de victimes du conflit).
Le truc c’est que sans cette correctrice incompétente (la pauvre Hanako Footman n’a droit qu’à un plan et demi, elle n’en méritait pas plus) qui a commis une hénaurme faute professionnelle (réflexe ou pas!), la fuite orchestrée par Katharine Gun aurait peut-être eu l’effet escompté et (mille fois peut-être) empêché Bush-Blair de partir à l’assaut.
Qui sait ?
Bref, je ne suis pas sûr que le film (et l’histoire) fasse l’éloge de ce beau métier.
Baci lointains, Ch.

Commentaire par tatum 03.21.20 @ 6:35



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