Depuis A jusqu’à Zyxt

« C’est le Super Size Me de la lexicographie », écrit à propos de ce livre Nicholson Baker. Dans Reading the OED (One Man, One Year, 21,730 Pages), Ammon Shea raconte en vingt-six chapitres numérotés de A à Z comment il a passé une année à lire intégralement le monumental Oxford English Dictionnary : vingt lourds volumes composés sur trois colonnes, dont chaque notice, d’une profusion maniaque, constitue un mini-séminaire de sémantique et d’étymologie. De cette odyssée démentielle, Shea a rapporté une poignée de mots rares dont l’équivalent français nous serait bien utile. L’acnestis désigne ainsi cette région du dos hors de portée de main, qui transforme certaines démangeaisons en cauchemars (« Chérie, pourrais-tu me gratter l’acnestis, s’il-te-plaît ? Aaaah, merci ! Ça va mieux. »). La deipnophobia, c’est la phobie des dîners en ville. Lire le dictionnaire, écrit Shea, c’est comme tenter de se souvenir de chaque arbre aperçu par la fenêtre d’un train en marche. Au fil de son périple sur l’océan du langage, il est passé par plusieurs phases successives, de la griserie à l’ennui sans bornes, de l’overdose à la catatonie. Certains jours, il s’est demandé s’il savait encore parler anglais, ayant la cervelle si farcie de mots qu’il ne parvenait plus à formuler une phrase simple. Il a aussi expérimenté d’intéressants phénomènes hallucinatoires, proches de ceux dépeints par Benchley dans « Comment devenir fou ? » : tomber en arrêt devant un substantif aussi quelconque que glove en se demandant hébété comment un tel mot peut exister [1]. Au chapitre O, il confesse entendre la nuit une voix désincarnée lui réciter lentement des définitions. Dangereuse pour son équilibre mental, l’entreprise n’est pas non plus sans risque pour sa vie privée. Après avoir détaillé l’étymologie d’un mot rare à sa petite amie, il s’inquiète au chapitre P de savoir si par hasard il ne l’ennuie pas. « Il y a longtemps que j’ai franchi ce cap », lui répond-elle.

Nos piles de livres à lire ayant l’inquiétante allure de gratte-ciel menacés d’effondrement imminent, nos listes de lectures étant déjà kilométriques, il n’est pas sûr que nous lirons un jour Reading the OED. Mais nous n’avons pas attendu Pierre Bayard pour savoir que les livres qu’on n’a pas lus occupent une place non négligeable dans nos bibliothèques imaginaires. Un résumé, un compte rendu suffisent parfois à les faire exister avec autant de force que nos lectures de chevet. Quand bien même on n’ouvrirait jamais Reading the OED, il est réconfortant de savoir qu’existent de par le vaste monde d’aussi sympathiques monomanes, capables de consacrer une année de leur vie à une aussi folle entreprise. Je vous renvoie donc pour plus de détails à l’excellente recension de Nicholson Baker, parue dans le New York Times Book Review, d’où provient la substance de ce billet, et qui m’a donné séance tenante l’envie de la partager.

1. Notons en passant, puisque tout nous ramène à lui, que le survol distrait de l’Encyclopedia Britannica avait inspiré à Benchley « Une idylle encyclopédique » :
« La jeune femme se retourna, son cromorne à la main, avec un air d’oryctérope effaré », etc.


Mardi 2 septembre 2008 | Monomanies |

Un commentaire
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[…] Quotidien délirant. Moi qui avais rêvé d’écrire une critique de Comment parler des livres qu’on n’a pas lu sans l’avoir lu, il est trop tard parce que je l’ai finalement lu et qu’un mec a écrit un article sur un livre qu’il n’a pas lu à propos d’un mec qui a lu un livre que personne n’a lu en citant un livre qui parle des livres qu’on n’a pas lu (qu’il n’a pas lu non plus). Je suis égarée, là. […]

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