
Station d’autobus Autoparc 76, près de Granby.


Aéoroport de Bruxelles, juillet 2010
À la même minute à vingt mètres de distance, deux lecteurs jouent avec leurs cheveux.

Une idée magnifique que ces lettres envoyées aux fantômes d’écrivains que nous aimons, et que la poste renvoie sans coup férir à leur expéditeur, L’éditeur singulier, parce que le destinataire n’habite plus à l’adresse indiquée (authentique, il va sans dire). Dans une de ces nouvelles à la fois drôle et glaçante dont Philip K. Dick avait le secret, « Visite d’entretien », un réparateur se présente au domicile d’un particulier pour effectuer l’entretien d’un swibble. Mais qu’est-ce donc qu’un swibble ? se demande in petto le particulier tout en menant un désopilant dialogue de sourds avec le représentant. Il n’en sait rien, et pour cause : le swibble ne sera inventé que neuf ans plus tard. Le télétransporteur du réparateur l’a envoyé à la bonne adresse, mais à la mauvaise époque (quant à la fonction cauchemardesque de cet appareil domestique, je vous en laisse la surprise). On se prend à rêver, sur un mode plus heureux, d’une faille temporelle analogue qui verrait Larbaud recevoir en 1930 une lettre postée en 2010, et lui répondre.
Mais au fait, que contiennent les enveloppes ? Mystère.

23 juin
Liège
— Devant la gare des Guillemins. Dans sa guérite, le préposé à la vente des cartes de bus lit un roman d’espionnage vieillot de Georges Pierquin, 40 Hommes, 1 cargo, publié aux Presses noires, dont la couverture rappelle les Fleuve Noir des années 1960.
24 juin
— Gare des Guillemins, quai no 3, huit heures du matin. Une jolie blonde farfouille dans son sac et en tire The Book of Illusions de Paul Auster. Survient une brune en robe noire tenant à la main les Déferlantes de Claudie Gallay.
29 juin


— Gare des Guillemins, quai no 3. Une lectrice de l’Invitée de Fontenay de Frédérick d’Onaglia et une autre de la Consolante d’Anne Gavalda.
Dans le train Liège-Bruxelles
— À mes côtés, un trentenaire blond lit un roman allemand. De biais derrière nous, une jeune femme semblant sortie d’un film des années 1920 est plongée dans les œuvres d’Herman Hesse, collection Bouquins. Devant moi, une brunette lit In tenebris de Maxime Chattam.
Bruxelles
— Métro Arts-Loi, direction Gare de l’Ouest. Un lecteur de Patricia Cornwell.

— Deux lectrices Gare centrale, mais le titre de leurs livres se dérobe à tous mes coups d’œil.
Liège
— Gare des Guillemins, quai no 2. Une jeune femme descend du train tenant Dans la main du diable d’Anne-Marie Garat.
30 juin
Dans le train Liège-Bruxelles


— Une trentenaire brune s’initie aux Us et Coutumes russes.
— La jeune femme blonde en face de moi lit la Première Nuit de Marc Levy — sans doute l’auteur le plus souvent cité dans cette rubrique, hélas. Quant à ce que lit l’autre jeune blonde assise à ma gauche de l’autre côté de l’allée centrale, impossible de le savoir.
Bruxelles
— Gare du Nord. Planté au milieu du passage souterrain, un grand type lit Mes étoiles noires de Lilian Thuram, indifférent à la foule des voyageurs pressés qui le contournent pour gagner la sortie
— Dans le métro, un homme debout en équilibre instable lit un livre grec.
— Sur le quai du métro Arts-Lois, une dame en blanc passe en coup de vent tenant en main un roman de Katherine Pancol, avec un doigt en guise de marque-page. On n’a pas pu lire le titre, mais on a reconnu la maquette d’Albin Michel.

— Gare centrale, assise au bas de l’escalier conduisant aux quais nos 3 et 4, une brune frisée en robe blanche est plongée dans Purge de Sofi Oksanen.
— Sur le quai no 3, un quinquagénaire corpulent portant des lunettes de soleil (dans une gare souterraine ??) lit un volume de fantasy, The […] Legion.
Dans le train Liège-Bruxelles
— À Bruxelles-Nord, monte une jeune femme blonde en robe à fleur qui s’installe en face de moi et ouvre Der Duft der Erinnerung de Deana Zinssmeister.
— À notre gauche, de l’autre côté de l’allée, une dame lit un énorme roman à couverture bleue, qu’elle met de côté lorsque s’éveille l’amie qui lui fait face.
1er juillet

— Et celles-ci, que lisent-elles ? Mystère.
16 juin
Dans le Thalys Liège-Paris
— Ma voisine, une brune vêtue d’un complet bleu ligné, lit Die Dynamischen Gesetze des Reichtums de Catherine Ponder. Nous faisons un brin de causette. C’est une franco-lusitanienne polyglotte établie à Bonn, où elle exerce un de ces emplois mystérieux de consultante en entreprise. Elle s’adonne aussi à la peinture, a exposé à quelques reprises et vient d’illustrer un livre pour la jeunesse d’un auteur turc.
— Une jeune femme châtain bouclée revient s’asseoir et reprend le roman qu’elle avait laissé sur son siège, Unser Allerbestes Jahr de David Gilmour, à couverture bleu ciel.
— Autre couverture bleu ciel, celle du livre qu’a posé sur sa tablette un moustachu poivre et sel, et dont le titre se termine par für Allen.
— À Bruxelles monte une dame tenant en main The Girl With the Dragon Tatoo de Stieg Larsson.
— Couverture jaune tapant à lettres rouges, c’est Pygmy de Chuck Palahniuk, que lit un adolescent.
Paris
— Sur le quai de la Gare du Nord réservé aux Thalys, un jeune homme blond en complet bleu est plongé dans Un taxi mauve de Michel Déon.
— Place Saint-Michel, une jeune brune à lunettes vêtue d’un polo marin attend le feu vert en lisant l’Âne d’or d’Apulée.
— Un couple de quinquagénaires assis à la terrasse du Danton. Sur leur table, l’Homme symbiotique de Joël de Rosnay.
— À la Boucherie roulière, rue des Canettes, un barbu en complet gris arborant un livre de Jean-Christophe Ruffin entre à 20 h 50 et rejoint ses amis déjà attablés.
18 juin
— Dans le métro, direction Porte d’Orléans. T-shirt noir et barbe de trois jours, un trentenaire lit The Penguin History of New Zealand de Michael King. Dans le wagon d’à côté, un lecteur de Stefan Zweig.
— Correspondance direction Gare d’Austerlitz. Une lectrice entreprend de Comprendre la Chine aujourd’hui sous la houlette de Jean-Luc Domenach.
— Le soir vers 22 heures, direction Porte de Clignancourt, un barbu ténébreux tient entre les mains Dans la chaleur vacante d’André du Bouchet. Plus loin, une vieille dame — manteau mastic, foulard coloré — lit J’habite en bas de chez vous de Brigitte en remuant consciencieusement les lèvres. Aux Halles, monte un jeune homme à queue de cheval qui ouvre un polar d’Ian Rankin.
21 juin
Dans le Thalys Paris-Liège
— Une executive woman en tailleur apprend avec Jean-Pierre Coffe comment Recevoir [ses] amis à petit prix.
— Une brune frisée lit les Âmes vagabondes de Stephenie Meyer.

Paris, Hôtel Bellevue et du Chariot d’or, côté cour, juin 2010.

Introduite par un travelling circulaire, la spirale du générique, tandis que dans certains accents de la musique passe un souvenir fugace de Vertigo.
Dernière minute ! Diffusion ce soir à 20 h 35 sur Arte d’un Chabrol étrange et devenu méconnu, À double tour (1959). Pas revu depuis vingt ans, je me réjouis. Étude de mœurs et puzzle policier à points de vue multiples et à connotations œdipiennes1, premier Chabrol en couleur, première de ces peintures au vitriol d’une vieille bourgeoisie de province vivant en vase clos, par quoi le cinéaste assiéra sa réputation. Mais déjà le pseudo-réalisme chabrolien est dynamité par le baroquisme de la mise en scène2, le recours à l’outrance et au grotesque, envisagés comme une forme supérieure de la critique (ici, la prestation d’André Jocelyn, parfait dans les rôles de rejeton fin de race et dégénéré). L’excès, chez les personnages chabroliens, sert toujours de révélateur : il trahit les dérèglements de la comédie sociale, et dévoile les zones d’ombre impénétrables que recouvrent la sottise ou la médiocrité de certaines existences. De sorte que la verve du satiriste laisse deviner l’existence d’un Chabrol plus profond, hanté par de plus vertigineux abîmes. Fasciné comme on sait par la bêtise à l’égal d’un Flaubert, Chabrol l’est plus encore par la folie. Ce qui l’intéresse, ce sont les comportements dans ce qu’ils ont d’insondable, le glissement insensible de l’apparente normalité à la démence et au crime. De là son intérêt pour le meurtre, manifestation par excellence de l’incompréhensible, point de bascule qui survient le plus souvent sous la forme d’un passage à l’acte irrationnel (du coup de sang qui transforme un paisible mari trompé en assassin dans la Femme infidèle à l’acting out final de la Cérémonie). Des bouffées de rage, des accès de folie strient jusqu’à ses pochades les plus allègres (un seul exemple : Noiret étouffant un oisillon dans Masques en poussant un cri de bête). À travers la construction en trompe-l’œil d’À double tour et la présence obsédante du motif circulaire (escaliers en spirale, mouvements de caméra), ce qui se dévoile aussi, c’est le jeu des apparences trompeuses, signifié par l’abondance des vitres, des miroirs et des reflets3, qui sont autant d’invitations à méditer sur le piège des illusions, les puissances du regard et les ambiguïtés de la fascination.

Mise en scène chabrolienne : cadre dans le cadre, disposition des personnages dans l’espace comme des pions sur un échiquier, dont les places respectives traduisent visuellement le rapport de forces.
On a dit que le film était mal construit, tandis que je pense que c’est la construction qui fait sa beauté. Toute l’histoire tient en une journée. De huit heures à onze heures, deux intrigues parallèles. De dix heures à onze heures, on n’en suit qu’une, avant qu’un flash-back apprenne ce qui s’est passé dans l’autre, pendant cette heure. On revient à une intrigue unique pour l’après-midi, de deux heures à six heures. Puis un deuxième flash-back raconte les événements qui ont eu lieu de onze heures à midi. Dans le livre, le titre était justifié par une affaire de clé, un élément capital de l’énigme policière. Dans mon film, c’était le récit lui-même qui faisait un double tour. En outre, j’avais tourné avec beaucoup de mouvements circulaires. Le film devait représenter un cercle qui se dédouble sur lui-même.
Des spectateurs qui avaient aimé À double tour m’ont écrit. Une lettre m’est allée droit au cœur. Elle était signée d’une femme : « Monsieur, vous avez compris qu’il faut faire l’amour dans les champs de coquelicots… »Claude Chabrol, Et pourtant je tourne…, Robert Laffont, 1976.

Mise en scène chabrolienne (suite) : le visage des personnages est redoublé à l’arrière-plan par leur reflet dans un miroir (encore un cadre dans le cadre !)
1. Spoiler !! André Jocelyn est maladivement amoureux de sa mère et Jacques Dacqmine, notait Gérard Legrand, rêve d’écraser les yeux de l’assassin de sa maîtresse en ignorant qu’il s’agit de son propre fils.
2. Qui s’est hélas bien assagie ces dernières années.
3. On notera aussi les nombreux plans hitchcockiens et les deux voyeurs de la séquence d’ouverture.





