Typo des villes (65) : Liège, enseignes fantômes























Samedi 29 mai 2021 | Typomanie | Aucun commentaire


On ne vous lira pas

On en arrive à l’ultime contradiction : autant l’esprit du temps pousse tout le monde à écrire, autant il décourage de lire. Qui n’a pas un livre rentré ou sorti ? Les psychanalystes parce que leur métier les oblige à se taire, les hommes politiques parce qu’ils ont peur que l’on croie qu’ils croient ce que leur rôle public les oblige à dire, les savants pour qu’on ne les pense pas incultes, les vieillards parce qu’ils ont peur que l’on oublie leurs hauts faits, les jeunes pour que l’on sache qu’ils existent, les professeurs parce que les commissions jugent au poids, les chercheurs pour faire oublier qu’ils n’ont rien trouvé, tout un chacun parce qu’il n’y a rien de plus urgent que de se raconter. Écrire est l’ethos de notre époque ; pas lire. Écrivez, on ne vous lira pas.

Pierre Nora, « Édition, critique, médias : la crise » (1982).
Repris dans Historien public, Gallimard, 2011.


Samedi 24 avril 2021 | Grappilles | Aucun commentaire


De la tyrannie

Dans la première partie de la Civilisation de la Renaissance en Italie, Burckhardt brosse un tableau stupéfiant des régimes despotiques des royaumes, duchés et cités-États qui se partageaient la péninsule italienne au XVe siècle. On « savait » ces choses de manière générique et abstraite ; mais on ne l’avait jamais vu évoqué de manière aussi frappante, par petites touches implacables. Non seulement Burckhardt, comme Stendhal quelques années avant lui, a lu avidement d’innombrables mémoires et chroniques de l’époque, mais il domine parfaitement sa documentation dont il sait tour à tour tirer de grandes synthèses et mettre en relief les petits faits saillants.

On a rarement vu la scélératesse, l’impiété, le talent militaire et la culture intellectuelle réunis au même degré que dans Sigismond Malatesta († 1467).

Aussi nul que méchant, Pandolphe gouverna avec le secours d’un professeur de droit et d’un astrologue, et sema de temps à autre la terreur parmi ses sujets en en faisant tuer quelques-uns. En été, son plaisir était de rouler des blocs de pierre du haut du mont Amiata, sans se préoccuper de savoir qui et quoi ils écrasaient.

Ferrante avait centralisé le commerce en général entre les mains d’un grand marchand, nommé François Coppola, qui partageait les profits avec lui et qui imposait ses volontés à tous les armateurs : les emprunts forcés, les exécutions et les confiscations, la simonie, les contributions extraordinaires prélevées sur les congrégations religieuses étaient les autres ressources. Outre la chasse, où il ne ménageait rien ni personne, il se livrait à deux genres de plaisirs : il aimait à avoir dans son voisinage ses ennemis soit vivants et enfermés dans des cages bien solides, soit morts et embaumés, avec le costume qu’ils portaient de leur vivant.

Le gouvernement de la maison d’Este se distingue par un singulier mélange de despotisme et de popularité. Dans l’intérieur du palais se passent des scènes épouvantables : une princesse, soupçonnée d’avoir commis le crime d’adultère avec un fils né d’un autre lit, est décapitée (1425) ; des princes, aussi bien légitimes qu’illégitimes, s’enfuient de la cour et sont menacés, même à l’étranger, par les coups des assassins envoyés à leur poursuite (1471) ; qu’on ajoute à cela des complots continuels tramés au dehors : le bâtard d’un bâtard veut détrôner le seul héritier légitime (Hercule Ier) ; plus tard (1493), ce dernier empoisonna, dit-on, sa femme, après avoir découvert qu’elle voulait l’empoisonner lui-même.

Jacob Burckhardt, la Civilisation de la Renaissance en Italie (1860).
Traduction de Louis Schmitt revue par Robert Klein.
Bartillat, 2012.


Samedi 17 avril 2021 | Grappilles | Aucun commentaire


La récompense suprême

C’est de cette époque que datent ces rapports immoraux entre les gouvernements et leurs condottieri, qui donnent au XVe siècle un caractère si étrange. Une vieille anecdote, une de ces anecdotes qui sont vraies partout et nulle part, peint ces rapports à peu près de la manière suivante : les citoyens d’une ville (c’est de Sienne qu’il s’agit probablement) avaient un général qui les avait délivrés d’une incursion ennemie ; tous les jours ils se demandaient quelle récompense on devait lui décerner : ils finirent par déclarer qu’ils ne pourraient jamais le récompenser assez, mêmes s’ils l’investissaient de l’autorité suprême. Alors l’un d’eux prit la parole et dit : Tuons-le, ensuite nous l’adorerons comme le patron de la ville. Et il fut traité peu après comme le sénat de Rome traita Romulus.

Jacob Burckhardt, la Civilisation de la Renaissance en Italie (1860). Traduction de Louis Schmitt revue par Robert Klein.
Bartillat, 2012.


Jeudi 15 avril 2021 | Grappilles | Aucun commentaire


Typo des villes (64) : millésimes


















Liège, Outremeuse


Samedi 3 avril 2021 | Typomanie | Aucun commentaire


Typo des villes (63) : plaques de rue londoniennes

Les amoureux de Londres et les férus de signalétique urbaine ne doivent pas louper London Street Signs. A Visual History of London’s Street Nameplates. Ce bel album d’Alistair Hall est le fruit d’un safari photo de quatre ans dans les rues londoniennes. Il présente une moisson de plusieurs centaines de clichés, parfaitement ordonnés, légendés et mis en pages par le photographe lui-même, qui est également graphiste de profession.

Londres se prêtait idéalement à cet exercice parce qu’elle est une ville palimpseste. Les plaques de rues de plusieurs époques y coexistent sans souci d’uniformité – la plus ancienne date de 1636. Il n’est pas rare, en outre, de trouver, au coin d’une façade d’angle, deux ou trois plaques de rue juxtaposées, datant de différentes époques : plutôt que de remplacer la plaque ancienne, à demi effacée ou détériorée, par une plaque toute neuve, on s’est contenté bien souvent d’ajouter la nouvelle sans retirer l’ancienne. L’ancien découpage de la ville en metropolitan boroughs, aboli en 1965, survit à l’état de trace par sa mention désormais caduque. Marcher dans Londres le nez sur les plaques de rues, c’est voyager sans frais dans le temps.

Aucune autre grande ville ne présente une telle variété de styles, de lettrage et de formes. Variété d’un quartier à l’autre car les autorités locales sont jalouses de leurs prérogatives. Malgré des propositions d’harmonisation à l’échelle du grand Londres, chaque district a conservé la mainmise sur sa signalétique (Hampstead reste ainsi fidèle à son système d’alphabet sur tuiles, blanc sur fond noir). Variété de présentation typographique, de matériaux : noms de rues peints sur bois, sur briques à même la façade, ou encore gravés dans la pierre ; plaques en fonte embossée, en verre laiteux (milk-glass), en émail, en céramique, en Vitrolite ou en aluminium, sans compter de nombreux hapax. Alistair Hall apporte, sur toutes ces variantes, des informations historiques et techniques d’une grande clarté.

L’intérêt de son livre est aussi de replacer l’évolution de la signalétique urbaine dans un cadre sociohistorique plus large. Au milieu du XIXe siècle, l’accroissement de la population londonienne entraîne une forte augmentation des échanges épistolaires, de nature commerciale ou privée. Celle-ci engendre la nécessité d’améliorer le système de distribution du courrier : de là la création des districts et des codes postaux. Mais la modernisation du service postal se heurte à plusieurs écueils : l’abondance de doublons toponymiques (à Londres, en 1856, on dénombre soixante-deux George Street, cinquante-cinq Charles Street, quarante-cinq John Street, et ainsi de suite), l’absence de numéros sur la plupart des maisons, l’identification souvent déficiente des noms de rue. Au départ d’une question pratique qui est celle de la distribution du courrier, s’engage ainsi un processus de rationalisation de la toponymie. Parallèlement, des commissions d’enquête sur la signalétique urbaine accouchent d’abondants rapports, qui conduiront à l’abandon progressif des plaques de rues peintes, vite effacées par les intempéries, au profit de supports plus durables.

Cette modernisation a, à son tour, des conséquences inattendues : le numéro de district postal devient bientôt un marqueur social, au même titre que le nom d’un quartier, qui a des incidences sur le prix de l’immobilier. En 1869, les habitants de Hampstead Road protestent avec véhémence lorsque des édiles se proposent de rebaptiser leur rue. Hampstead Road n’est pas située dans Hampstead, mais ce nom a une connotation chic et un changement de dénomination risquerait, aux yeux des propriétaires, de faire baisser la valeur de leur bien foncier. De même, la fusion des districts postaux d’Eastern et de North Eastern, en 1889, provoque le mécontentement des habitants du North Eastern District : il leur déplaît d’être assimilés à des Eastenders, c’est-à-dire à la plèbe. La mention « N.E. » sera maintenue sur les plaques de rue jusqu’en 1917, bien qu’elle ne réponde plus à aucune nécessité postale. En matière d’urbanisme, tout est lié. C’est l’une des vertus du livre d’Alistair Hall de le mettre en lumière, à travers ce modeste « bout de lorgnette » que sont les plaques de rue.

Alistair HALL, London Street Signs. A Visual History of London’s Street Nameplates. Basford, 2020.




Le feu au bordel

Avez-vous connu Frank Borzage ?
Raoul Walsh : je connaissais très bien Frank. C’était un homme paisible, et doux. Il n’y avait jamais la moindre trace de violence dans ses films. Ce qui me rappelle une anecdote : je déjeunais un jour avec un producteur de la Warner et celui-ci me dit : « Raoul, j’ai une très belle histoire d’amour à te proposer. Ce serait un changement pour toi. Qu’en dis-tu ? » Je lui répondis que je la lirais et que nous irions ensuite voir Jack Warner pour lui demander son avis. Nous allâmes donc peu après voir Warner. Celui-ci le fixa un moment et lui dit : « Je vais vous dire ce que représente une scène d’amour tendre et paisible pour Raoul Walsh : c’est une scène où il peut flanquer le feu à un bordel. » Je n’ai jamais fait le film.

Entretien avec Raoul Walsh, propos recueillis par Olivier Eyquem, Michael Henry et Jacques Saada. Positif n° 147, février 1973.


Mercredi 24 mars 2021 | Grappilles | Aucun commentaire