Impasses

Il nous faut dire un mot à propos des impasses. On peut vivre dans le quartier et en ignorer l’existence. Parfois, les maisons s’écartent en certains endroits, de quelques dizaines de centimètres, pour laisser passer une femme de peine, un valet de pied. Si les façades de la rue sont disposées d’une habile façon, les entrées des ruelles peuvent n’être visibles que sous un angle précis, en un lieu de la rue. Si l’impasse est surmontée d’une voûte plus ou moins ouvragée et d’un pan de mur, comment la distinguer d’une porte de maison ? Si la ruelle braque au bout de deux mètres à angle droit, comment la différencier d’une impasse ? Certaines impasses finissent sur une porte, cette porte s’ouvre sur un long couloir qui traverse une maison, puis une cour d’immeuble, puis un long couloir, qui traverse une autre maison, puis une porte et l’extrémité d’une autre impasse, à l’autre bout du quartier. Des hommes ont bâti autour, à droite, à gauche et par-dessus certaines ruelles, ainsi qu’on fabrique les souterrains des citadelles. Des hommes ont creusé des tunnels dans le fond de certaines impasses. Des amants ont acheté deux maisons éloignées et tous les terrains qui les séparaient, ensuite ils ont relié les jardins de ces deux maisons par un long et zigzagant chemin, très étroit, flanqué de deux hauts murs de briques, puis ont fait construire des bâtiments sur les terrains entre les deux maisons, fait aménager des jardins pour chacun de ces bâtiments avec, dans le fond de ces jardins, un mur de briques surmonté de vigne vierge, d’aubépine, de rosiers. En quelques années de patience et d’efforts, ces amants avaient un passage entre leurs deux maisons, qui serpentait invisible à travers tout un quartier. Des maisons ont été agrandies en englobant une ruelle adjacente, qui est devenue un couloir, sauf pour l’homme qui se souvient de la ruelle. Car la ville a sa vie propre et les hommes meurent si vite, les hommes sont les mouches de la ville, trois générations d’hommes ne suffisent pas à intégrer une semaine dans la vie d’une ville, qui pousse en hauteur et en profondeur, s’étend, détruit ou englobe ses âges précédents, cache dans la paroi Ouest d’une cave un fragment de mur d’enceinte, étouffe sous le tarmac les débris d’un quartier tout entier qu’elle a taillé pour tirer une avenue et respirer plus large.

Nicolas Marchal, les Faux Simenon.
Weyrich, 2019.


Vendredi 1 novembre 2019 | Grappilles | Aucun commentaire


Rue Manin

Demain, lundi, quand je serai rentré, quand la nuit se sera écoulée dans la demi-chambre qui est la mienne chez mes parents, tout près d’une piscine et du jardin des Buttes-Chaumont […] ; tout près aussi du Chalet Édouard, Noces et Banquets où, chaque fois que je suis passé par là, allant, par la rue Manin, vers l’avenue Secrétan et la station de métro Bolivar, j’ai croisé Fantômas.

Jacques Roubaud, Peut-être ou la Nuit de dimanche.
Seuil, « Librairie du XXIe siècle », 2018.


Lundi 7 octobre 2019 | Grappilles | Aucun commentaire


Regard-caméra

[…] Hitchcock cleverly teases the audience with the first screen appearance of Grace Kelly as Lisa Fremont. When she surprises the slumbering James Stewart (Jeff), the words she whispers are the first shot in direct-address mode in the movie, and this shot breaks the rules in more than one way. Jeff is asleep — unless the shot suggests that he is only faking — but since the whole film elaborates on the metaphorical relationship between character, director, and spectator, as well as on the many uses of the point-of-view shot, we suspect that Kelly is really returning Stewart’s subjective shot and that she is really looking at him, that is, at us spectators and not at the camera, which is supposed to remain invisible. Obviously, the lack of verisimilitude of the filmic montage puts forward the idea that what Grace Kelly is looking at is also the camera and thus the director, and not just Stewart or the spectators in the theater. Kelly’s first direct-address appearance can thus be understood as an ironic, possibly even sadistic hint from the director to the spectator, as if the former was murmuring to the latter: dear spectator, don’t believe that you “are” the Jimmy Stewart character, for he will get the girl and you will get nothing.

Jan Baetens, The Film Photonovel.
University of Texas Press, 2019.


Jeudi 5 septembre 2019 | Grappilles | Aucun commentaire


Damnatio memoriae

When the Commons of England sentenced King Charles I to death in 1649, they sat upon his own seat of judgment ; and after they had executed him, they broke the seat and buried it under the floor so that no king could ever sit there again. When, in 1789, the revolutionaries violated the secret boudoir of Marie-Antoinette, they stole the locks and smashed the mirrors in which the queen used to gaze at her reflection. When the Great Exhibition came to an end in 1851, all of its contents, including the Crystal Palace itself, were sold on the very open market the exhibition had been designated to celebrate. Damnatio memoriae, the Romans called it — “the damnation of memory”. They used to bury the houses of men whose memory they wished to condemn, insuring, inadvertently, their preservation for posterity. Even the act of deliberate destruction is a memorial to the thing it is designed to destroy.

Edward Hollis, The Memory Palace. A Book of Lost Interiors.
Portobello Books, 2013.


Jeudi 22 août 2019 | Grappilles | Aucun commentaire


L’heure du choix

L’homme qui me racontait tout cela est mort désormais. Il était beau, charmant ; il s’appelait Fruity Metcalfe. Il fut l’officier d’ordonnance du prince de Galles ; il était joueur de polo quand le prince l’avait repéré en Inde ; il épousa la plus jeune fille de Lord Curzon, Baba, Lady Alexander. Son emploi du temps n’était pas surchargé. Une fois, je lui avais demandé :
« Fruity, qu’est-ce que tu fais le matin ?
— Je m’habille.
— Oui, enfin, moi aussi.
— C’est-à-dire qu’on sort toutes mes cravates et ainsi de suite, et que je dois faire mon choix. »

Diana Vreeland, D.V. (1984)
Traduction de Laureen Parslow. Séguier, 2019.


Samedi 17 août 2019 | Grappilles | Aucun commentaire


La vie en société

— Ma chère Charlotte, je n’aurais pas survécu en société pendant deux années entières si je n’avais pas appris à parler de tout, sauf de ce que je pense réellement.

*

— Il n’y a pas grand-chose à raconter, commença Christina aussitôt. Les jardiniers creusaient la terre pour planter une espèce d’arbuste quand ils ont découvert ces cadavres de bébés. Naturellement, ils ont appelé la police.
— Comment le savez-vous ? s’enquit Emily.
— Mais par les domestiques, ma chère ! Comment se tient-on informé de ce qui se passe en général ?

*

Augusta soupira.
— Quelquefois, Brandon, j’ai l’impression que vous affectez d’être obtus uniquement pour me contrarier.

*

Un instant, elle craignit qu’il ne recoure à la flatterie. […] Il ne semblait manifester aucun penchant pour la tromperie, ce qui était déjà singulier en soi. La vie en société voulait qu’on se dupe mutuellement, d’un commun accord.

*

— Ne soyez pas ridicule, s’exclama Emily. Ça n’a rien à voir avec son physique, c’est sa langue. On ne peut l’emmener nulle part : elle dit toujours ce qui lui passe par la tête. Demandez-lui son opinion sur un sujet et, au lieu de choisir une réponse appropriée, elle vous dira ce qu’elle pense réellement. Sans le vouloir, elle se saborderait au bout d’un mois, et ne parlons pas de nous ! Et puis Pitt n’est pas un gentleman. Il est beaucoup trop intelligent, pour commencer.
— Je ne vois pas pourquoi un gentleman ne serait pas intelligent, Emily, répliqua-t-il, acerbe.
— Mais tout à fait, mon cher, fit-elle avec un sourire. Seulement, il devrait avoir le bon goût de ne pas le montrer. Vous le savez très bien. Ça indispose les gens et ça implique un effort. Or il ne faut jamais avoir l’air d’accomplir un effort.

Anne Perry, le Mystère de Callander Square
(Callander Square, 1980).
Traduction de Roxane Azimi. 10/18, 1997.


Vendredi 2 août 2019 | Choses anglaises, Grappilles | Aucun commentaire


Nulle part

La mode à Rome, qui, pendant deux siècles, avait été pour les Espagnols, commençait à revenir un peu aux Français. On commençait à comprendre ce caractère qui porte le plaisir et le bonheur partout où il arrive. Ce caractère ne se trouvait alors qu’en France et, depuis la révolution de 1789 ne se trouve nulle part.

Stendhal, Chroniques italiennes.


Jeudi 21 mars 2019 | Grappilles | Aucun commentaire