Poétique de la citation

J’en étais arrivé à devenir un artiste citeur parce que précisément, très jeune, je n’arrivais pas en tant que lecteur à aller au-delà de la première ligne des livres que je m’apprêtais à lire. J’étais tellement handicapé parce que les premières phrases des romans ou des essais que j’essayais d’aborder s’ouvraient pour moi à trop d’interprétations différentes, ce qui m’empêchait, compte tenu de l’exubérante abondance de sens, de continuer à lire. Ces obstacles que, par bonheur, j’ai commencé à perdre de vue vers l’âge de dix-huit ans, furent sûrement à l’origine de ma passion ultérieure à accumuler des citations – plus il y en avait, mieux c’était –, une nécessité absolue d’absorber, de rassembler toutes les phrases du monde, un désir irrésistible de dévorer tout ce qui se mettait à ma portée, de m’approprier tout ce dont, dans des moments de lecture propice, j’envisageais de faire mon miel.

Dans ce désir d’absorber ou de glisser dans mes archives toutes sortes de phrases isolées de leur contexte, je suivais le diktat de ceux qui disent qu’un artiste assimile tout et qu’il n’en est pas un seul qui ne soit influencé par un autre, qui ne prenne chez un autre ce qu’il peut si le besoin s’en fait sentir. Absorber, absorber, et avant tout fuir les heures noires ou amères : telle était ma devise quand j’ai commencé à me libérer du problème des obstacles apparaissant dans les premières phrases des livres.

Enrique Vila-Matas, Cette brume insensée
(Esta bruma insensata, 2019).
Traduction d’André Gabastou.
Actes Sud, 2020.


Mardi 2 février 2021 | Grappilles | Aucun commentaire


Passages secrets

Dans le plaisir que j’ai éprouvé à me glisser pour la première fois le long de ce sentier humblement enchanté jouait quelque chose du déclic magique, que le rêve assez souvent procure, mais aussi quelquefois la réalité, lorsque, par une porte clandestine, par un passage caché, un lieu attirant et familier débouche soudain pour nous sur un autre, insoupçonné, et plus attirant encore.

*

Il y a embusqué dans un coin de ma mémoire un signal routier qui marque obstinément pour moi l’entrée dans le pays de la mer, dans la vie plus légère des vacances. Cette borne, au-delà de laquelle le mouvement des nuages me paraît brusquement plus vif et plus fouetté, la lumière plus crépitante, où l’allegro fringant des ciels et des feuillages, particulier aux paysages des bords de mer soudain s’éveille. […] Chaque fois que je suis passé par là, en changeant de vitesse pour aborder la rampe, j’ai ressenti la dilatation de cœur qui salue le rejet du souci, le passage de la ligne frontière vers les contrées de la vie sans rides. Pourquoi ? Je n’ai jamais passé de vacances à Dieppe, je n’y suis pas allé plus d’une demi-douzaine de fois. Et le lieu même de ce tournant de la route reste sans charme et sans beauté. En vérité, le code intime et sentimental qui surimpose ses signaux aux itinéraires familiers qu’on revisite n’a rien à voir avec les chemins soulignés en vert par les cartes routières, ni avec les étoiles des sites classés, ni même avec les références de souvenirs précis. Plutôt, j’ai tendance à le croire, avec les affinités électives dont la catégorie limitée qu’a reconnue et baptisée le roman de Goethe est très loin d’avoir épuisé le registre étendu.

Julien Gracq, Nœuds de vie. Corti, 2021.

[Ce volume de notes inédites, choisies par Bernhild Boie dans la masse des carnets de Gracq, s’inscrit dans la lignée des Lettrines, d’En lisant en écrivant et des Carnets du grand chemin : promenades, instantanés, notes de lecture, réflexions sur la littérature. On s’en fera une bonne idée en lisant la belle recension de Maurice Mourier (En attendant Nadeau).]


Samedi 23 janvier 2021 | Grappilles | Aucun commentaire


Limites de la taxonomie

Dans un entretien datant de 1942, Nabokov illustre des considérations sur les limites de la taxonomie au moyen de l’anecdote suivante (réelle ? inventée pour les besoins de la démonstration ?). À Londres, en route pour les bureaux de son éditeur où il allait déposer la version finale de son précieux manuscrit – un guide exhaustif des scarabées de Grande-Bretagne – un entomologiste avisa, sur le trottoir, un scarabée d’une espèce inconnue. Sans hésiter, il l’écrasa du pied. Ainsi, son ouvrage redevenait complet.

 

Source : Martin Latham, The Bookseller’s Tale. Particular Books, 2020.


Jeudi 5 novembre 2020 | Grappilles | Aucun commentaire


Tea Time

Il se boit des hectolitres de thé dans les romans de Barbara Pym ; mais même à l’aune de cette consommation moyenne, Des femmes remarquables bat tous les records. Il ne se passe pas trois pages sans que quelqu’un ne mette la bouilloire sur le feu. Par cette insistance même, Pym s’amuse en sourdine de ce rite essentiel de la sociabilité anglaise. Or on ne plaisante pas avec ces choses-là, comme la narratrice en fait l’expérience dans les dernières pages du livre.

Sans doute passe-t-on trop de temps à préparer du thé, me dis-je en observant miss Statham qui remplissait la lourde théière. Nous avions tous dîné, ou du moins nous étions censés avoir dîné et nous nous réunissions pour discuter de la vente de charité de Noël. Avions-nous réellement besoin d’une tasse de thé ? J’allai même jusqu’à poser la question à miss Statham qui me renvoya un regard offusqué, presque scandalisé.
— Si nous avons besoin de thé ? répéta-t-elle. Mais, miss Lathbury…
Elle semblait abasourdie et profondément affligée. Je compris que ma question avait touché là un point essentiel et profondément ancré. C’était le genre de question susceptible de semer le désordre dans un esprit.
Je marmonnai que ce n’était là qu’une plaisanterie : il allait de soi que nous avions toujours besoin d’une tasse de thé, à toute heure du jour ou de la nuit.

Barbara Pym, Des femmes remarquables
(Excellent Women, 1952).
Traduction de Sabine Porte.
Julliard, 1990, rééd. Belfond, 2017.


Mercredi 26 août 2020 | Choses anglaises, Grappilles | Aucun commentaire


Ubiquïté

Hal Wallis arriva sur les lieux à six heures et quart en compagnie de Richard Genero, dernier venu dans la brigade puisqu’on l’avait récemment promu du grade d’agent à celui d’inspecteur de troisième classe. Forbes et Phelps, les deux hommes de la Criminelle, étaient déjà là. Wallis prétendait qu’à la Criminelle, il n’y avait aucune différence entre un tandem de flics et et n’importe quel autre tandem de flics. Par exemple, il n’avait jamais vu Forbes et Phelps dans la même pièce que Monogham et Monroe. N’était-ce pas la preuve irréfutable que c’étaient les mêmes hommes ? De plus, Willis avait l’impression que tous les flics de la Criminelle échangeaient régulièrement leurs vêtements et que, quel que soit le jour, on pouvait fort bien trouver Forbes et Phelps vêtus des complets et manteaux de Monogham et Monroe.

Ed McBain, Tout le monde sont là
(Hail, Hail, the Gang’s All Here !, 1971).
Traduction de l’américain par M. Charvet
revue et augmentée par Pierre de Laubier.
87e District, vol. 4, Omnibus, 1999.

[Parfois, au détour d’un polar, une remarque incidente suggère le temps d’un éclair un autre roman possible. Ici, l’idée que tous les tandems d’inspecteurs ne sont en réalité qu’un tandem unique aurait pu inspirer une nouvelle fantastique à Borges ou au James de la Vie privée.]


Lundi 17 août 2020 | Grappilles | Aucun commentaire


Injustice

Deux ans après la mort de sa femme, Mr Vavasor fut nommé commissaire adjoint à un poste ministériel obscur traitant de liquidations judiciaires, qui fut supprimé trois ans après sa nomination. On crut tout d’abord qu’il conserverait les huit cents livres annuelles afférant à sa charge sans avoir rien à faire pour autant, mais la déplorable parcimonie du gouvernement Whig, selon les termes utilisés par Mr Vavasor lors d’une visite dans le Westmoreland pour décrire à son père les circonstances de l’arrangement subséquent, lui en interdit la possibilité. Il se vit offrir le choix d’accepter quatre cents livres pour ne rien faire, ou de conserver ses appointements actuels en assurant trois jours de présence hebdomadaire, à raison de trois heures par jour pendant la session parlementaire, dans une minable petite officine à proximité de Chancery Lane, où il aurait pour tâche d’apposer sa signature sur des fiches comptables qu’il ne vérifierait jamais et auxquelles il ne serait même pas censé jeter un coup d’œil. Il avait de mauvaise grâce choisi de garder l’intégralité de ses appointements et ces signatures constituaient depuis près de vingt ans l’unique tâche de son existence. Il se considérait bien entendu comme très injustement traité. Il envoyait, à chaque changement de ministère, d’innombrables requêtes au Lord Chancelier en place, le suppliant de mettre un terme à la cruauté de sa situation et de lui permettre de toucher son salaire sans être tenu de rien faire en contrepartie.

Anthony Trollope, Peut-on lui pardonner ?
(Can You Forgive Her ?, 1865).
Traduction de Claudine Richetin.
Albin Michel, 1998.




La transparence des choses

Lorsque nous nous concentrons sur un objet matériel, où qu’il se trouve, le seul fait d’y prêter attention peut nous amener à nous enfoncer involontairement dans son histoire. Les néophytes doivent apprendre à glisser au ras de la matière s’ils veulent qu’elle reste au niveau précis du moment. Transparence des choses, à travers lesquelles brille le passé !

Il est particulièrement difficile de ne pas crever la surface des objets donnés par la nature ou fabriqués par l’homme, objets inertes par essence, mais que la vie, insouciante, use beaucoup (vous évoquez, et fort justement, une pierre à flanc de coteau lestement foulée au cours d’innombrables saisons par des myriades de bestioles). Les néophytes s’enfoncent en fredonnant joyeusement et bientôt se délectent avec un ravissement puéril de l’histoire de cette pierre-ci, de cette bruyère-là. Je m’explique : un mince vernis de réalité immédiate recouvre la matière, naturelle ou fabriquée, et quiconque désire demeurer dans le présent, avec le présent, sur le présent, doit prendre garde de n’en pas briser la tension superficielle. Autrement, le faiseur de miracles inexpérimenté cesse de marcher sur les eaux pour descendre debout parmi les poissons ébahis. La suite dans un instant.

Vladimir Nabolov, la Transparence des choses
(Transparent Things, 1972).
Traduction de Donald Harper et Jean-Bernard Blandenier.
Fayard, 1979.


Jeudi 30 juillet 2020 | Grappilles | Aucun commentaire