La diète du dandy

Brummel s’est prononcé lui aussi sur le chapitre de la nourriture. Carnivore convaincu, il jugeait les légumes inélégants, tout en admettant néanmoins : « J’ai mangé une fois un petit pois. »

Philip Mann, The Dandy at Dusk.
Taste and Melancoly in the Twentieth Century
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Head of Zeus, 2017.


Mardi 2 janvier 2018 | Grappilles | Aucun commentaire


Paillasson

Archie Goodwin aux prises avec un emmerdeur :

Il me vint une belle envie de le mettre à plat ventre et de m’essuyer les pieds dessus.

Rex Stout, Trop de femmes (Too Many Women, 1947).
Traduction de M. E. Michel-Tyl. Le Masque, 1973.


Samedi 30 septembre 2017 | Grappilles | Aucun commentaire


Le narrateur omniprésent

« Ce qui réjouit chez Trollope, disais-je à propos des Tours de Barchester, c’est la placidité bonhomme avec laquelle il contrevient aux règles de la narration classique, voulant que l’auteur demeure un démiurge invisible tirant dans l’ombre ses ficelles. Le romancier est ici omniprésent. Il intervient régulièrement dans son récit pour commenter l’action, anticiper un rebondissement, nous prendre ironiquement à témoin de ses difficultés d’écrivain ou nous rassurer sur le destin futur d’une héroïne en détresse… Tant et si bien que la convention romanesque, dans les Tours de Barchester, se dénonce sans cesse comme convention en faisant du lecteur son complice amusé. »

Ces entorses régulières à l’illusion réaliste, qui n’étonneraient pas dans un « méta-roman » d’après les années 1950 (où elles font justement partie de l’horizon d’attente du lecteur), sont d’autant plus surprenantes qu’elles surgissent dans de gros romans traditionnels, parangons de la fiction du XIXe siècle. Elles font la singularité de Trollope, romancier classique et néanmoins précurseur involontaire de la modernité.

En voici trois exemples, tirés des trois premiers romans du cycle de Barchester.

Inutile de raconter ce qui se passa entre Eleanor Harding et Mary Bold. Nous devons remercier Dieu que ni l’historien ni le romancier n’entendent tout ce que disent leurs héros et héroïnes car on ne voit pas comment cela pourrait tenir en trois, voire vingt volumes ! J’ai surpris en l’occurrence si peu de ce qui s’est dit entre elles que je garde bon espoir de faire tenir mon œuvre en moins de trois cents pages et de venir à bout de cette agréable besogne : écrire un roman en un volume. Il s’était pourtant passé quelque chose entre elles et, tandis que le directeur souffle les chandelles et remet son instrument dans son étui, sa fille est restée triste et songeuse devant la cheminée vide, décidée à parler à son père mais ne sachant par où commencer.

Le Directeur (The Warden).
Traduction de Richard Crevier. Aubier, « Domaine anglais », 1992.

Nous devons maintenant prendre congé de Mr. Slope, et aussi de l’évêque et de Mrs. Proudie. Ces adieux sont aussi désagréables dans les romans que dans la vraie vie, mais ils ne sont pas aussi tristes, car il leur manque la réalité de la tristesse ; ils sont toutefois tout aussi embarrassants, et généralement moins satisfaisants. Quel romancier, quel Fielding, quel Scott, quelle George Sand, quel Sue ou quel Dumas peut maintenir l’intérêt jusqu’au dernier chapitre de son récit fictif ? Les promesses de deux enfants et d’un bonheur surhumain ne servent pas à grand-chose, pas plus que l’assurance d’une extrême respectabilité jusqu’à un âge dépassant de loin celui qui est généralement imparti aux mortels. Les peines de nos héros et de nos héroïnes sont votre plaisir, ô public ! leurs peines ou leurs péchés, ou leurs absurdités, en tout cas pas leurs vertus, ni leur bon sens, ni les récompenses qui s’ensuivent. Quand nous commençons à teindre nos dernières pages couleur de rose, ce que nous devons faire pour respecter la règle du genre, c’en est fait de notre capacité de plaire. Quand nous devenons ennuyeux, nous offensons votre intelligence, et nous avons le choix entre devenir ennuyeux ou offenser votre bon goût. Un défunt auteur, qui voulait maintenir l’intérêt jusqu’à la dernière page, a pendu son héros à la fin du troisième livre. Il en a résulté que plus personne ne voulait lire son roman. Et qui peut répartir et assembler ses incidents, ses dialogues, ses personnages et ses descriptions de façon à ce qu’ils figurent tout dans exactement 930 pages, sans les comprimer de manière forcée ni les allonger artificiellement à la fin ? Et je ne cache pas qu’en ce moment j’ai besoin moi-même d’une douzaine de pages, et que j’en ai assez de me creuser la cervelle pour parvenir à les pondre.

Les Tours de Barchester (Barchester Towers).
Traduction de Christian Bérubé. Fayard, 1991.

Comme le docteur Thorne est notre héros — ou plutôt mon héros, devrais-je dire, mes lecteurs ayant le privilège de pouvoir choisir eux-mêmes en la matière — et comme Miss Mary Thorne sera notre héroïne, un point sur lequel personne ne dispose d’autre choix, il est nécessaire de les présenter, de les décrire et de les faire connaître en bonne et due forme. J’ai le sentiment qu’il y a lieu de s’excuser quand on commence un roman par deux longs chapitres sans action, remplis de descriptions. J’ai tout à fait conscience du danger qu’il y a à procéder ainsi. Ce faisant, j’enfreins la règle d’or qui nous impose à tous un début rapide, une règle dont la sagesse est reconnue par tous les romanciers, y compris par moi-même. On ne peut s’attendre à ce que les lecteurs acceptent d’aller jusqu’au bout d’un roman qui offre si peu d’attraits dans ses premières pages, mais j’ai beau tourner la question dans tous les sens, je ne puis m’y prendre autrement. Je m’aperçois que je ne peux pas montrer ce pauvre Mr Gresham en train d’hésiter et de se retourner dans son fauteuil avec un sentiment de malaise, selon son habitude, avant d’avoir expliqué pourquoi il éprouve ce sentiment de malaise. Je ne peux pas introduire mon docteur en train de s’exprimer librement parmi les notables avant d’avoir expliqué que cela est conforme à sa personnalité. Voilà qui traduit une défaillance de mon art, et prouve que je manque d’imagination autant que de talent. Quant à savoir si je peux me racheter de ces fautes par un récit simple, sans ornement, et direct — cela, en vérité, est loin d’être certain.

Le Docteur Thorne (Doctor Thorne).
Traduction d’Alain Jumeau. Fayard, 2012.


Dimanche 27 août 2017 | Grappilles | Aucun commentaire


Un pays comme les autres

Avant la guerre civile, la Pottibakie était un membre comme les autres du Comité des Nations. Elle érigeait des barrières douanières, violait des traités, persécutait des minorités, pratiquait l’obstruction lors des conférences, sauf lorsqu’elle était convaincue qu’aucune solution satisfaisante ne pouvait être atteinte. Elle mit ensuite toutes ses forces au service de la paix. Elle avait un soldat inconnu, une salve nationale, des timbres-poste commémoratifs, une paysannerie spécifique, des routes à grande circulation ; son emblème était un chien dans un jeu de quilles, son uniforme était gris-prune. En tous ces points, elle ressemblait beaucoup à ses voisins, et sa capitale pouvait facilement être confondue avec Bucarest ou Varsovie, erreur fréquente au demeurant. Son président (car c’était une république) était le Dr Boniface Schpiltz, le comte Waghaghren (car elle avait conservé son aristocratie) était chef de la police, quant à Mme Sonia Rodoconduco, elle était la maîtresse du Dr Schpiltz (car il n’était qu’un homme).

E. M. Forster, Quelle importance ? (Une moralité).
[Nouvelle écrite dans les années 1930.]
Traduction d’Anouk Neuhoff.
Bourgois, 1995.




Come in

En 1955, Beckett se trouve à Londres pour la création anglaise d’En attendant Godot. La pièce, jouée au Arts Theatre, a reçu un accueil houleux, jusqu’aux articles enthousiastes de Kenneth Tynan (dans The Observer) et Harold Hobson (dans The Sunday Times), qui en ont fait du jour au lendemain the talk of the town. Le spectacle s’est alors transporté dans la salle plus prestigieuse du Criterion.

Fille d’un agent littéraire, Phoebe Winch se souvient que son père l’emmena déjeuner avec le grand homme dans un restaurant des environs de Picadilly. Beckett, indifférent à son environnement comme à toute idée de confort, logeait dans un hôtel miteux du quartier, choisi pour sa proximité avec le théâtre. Il paraissait évident qu’il n’était venu à Londres que pour voir la pièce et qu’il n’avait aucune intention de sortir du périmètre de Picadilly. Il mangea, et but, avec parcimonie.

La conversation s’orienta vers le Paris des années 1930, à l’époque où Beckett, en plus d’être un ami proche de Joyce, lui servait de secrétaire. Joyce avait l’habitude de dicter. « Nous travaillions à ce qui allait devenir Finnegans Wake. On frappa à la porte et Joyce dit : “Entrez” [Come in]. Je n’avais pas entendu toquer, si bien que j’écrivis Come in. Je l’ai laissé dans le texte. Ça n’avait ni plus ni moins de sens que le reste. Il me plaît d’imaginer que des étudiants en lettres consciencieux ont consacré des thèses à la signification de ce Come in dans Finnegans Wake. »

Source : The Oldie, avril 2010.


Jeudi 27 avril 2017 | Grappilles | Aucun commentaire


Pour les délicats

L’hôtel Vendôme, rue de la Paix à Paris, dans le premier arrondissement, est destiné aux êtres délicats, peu nombreux, qui trouvent le Ritz un peu vulgaire.

Donald Westlake, Châteaux en esbroufe.
Traduction de Janine Hérisson. Gallimard, « Série noire », 1980.


Lundi 12 décembre 2016 | Grappilles | 2 commentaires


Rien

Il y a des gens qui se plaignent d’un homme parce qu’il ne fait rien ; et d’autres, encore plus mystérieux, plus stupéfiants, qui se lamentent de n’avoir rien à faire. On leur fait le présent de quelques belles heures vides, de quelques jours de beau loisir, ils se plaignent de ce qu’ils soient vides, de ce qu’ils soient de beau loisir.

Et si on leur fait don de la solitude, qui est le don de liberté, ils rejettent ce don loin d’eux ; ils le détruisent de propos délibéré en jouant à quelque horrible jeu de cartes, ou en promenant une petite balle sur un terrain de golf.

Je ne parle que pour moi ; je sais qu’il faut des gens de toutes sortes pour faire un monde ; mais je ne puis réprimer un sentiment de malaise quand je vois des gens gaspiller des vacances chèrement gagnées en les employant à faire quelque chose. Pour ma part, je n’ai jamais assez de cette chose qui s’appelle : ne rien faire du tout.

G. K. Chesterton, l’Homme à la clef d’or (Autobiography, 1936).
Traduction de Maurice Beerblock. Desclée de Brouwer, 1948.


Vendredi 2 décembre 2016 | Grappilles | Aucun commentaire