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Bel exercice d’écriture à contrainte. On imagine l’espion aux abois dans sa chambre d’hôtel, en train de compter ses mots et de multiplier désespérément les chevilles pour parvenir à caser un parce que ou un finalement en cinquième ou en dixième position.

Au début de l’année 1937, j’ai considéré que Sonny avait acquis suffisamment de savoir-faire pour partir en Espagne. Lors de notre dernier rendez-vous, sur le banc de Regent’s Park où nous nous étions rencontrés la première fois, je lui ai donné une feuille de papier de riz très fin. À gauche, sur une colonne, j’avais noté la liste des choses qui nous intéressaient : chars, camions, chantiers de réparation, aéroports, bombardiers, chasseurs, artillerie, mortiers, mitrailleuses, bataillons, régiments, division, conseillers allemands ou italiens, pilotes allemands ou italiens. À droite, j’avais inscrit une liste de mots anodins : parce que, finalement, temps, incroyable, savoureux, crépuscule, déjeuner, ce genre de choses. Je lui ai donné l’ordre d’envoyer chaque semaine une lettre d’amour à Mlle Dupont, au 79, rue de Grenelle à Paris. Il placerait un mot codé tous les cinq mots de la lettre. S’il voulait faire savoir qu’il avait vu dix-huit chars dans un chantier de réparation, le cinquième mot de la missive serait 18, le dixième serait parce que, le quinzième, temps.

Robert Littell, Philby. Portrait de l’espion en jeune homme.
Traduction de Cécile Arnaud. Baker Street, 2011.




Des fêtes

Jean Paulhan à André Pieyre de Mandiargues

1er janvier [1962]

Cher André, je ne sais trop ce que vous pensez des fêtes. D’être ainsi brusquement livré aux familles, c’est assez inquiétant. Je sais bien qu’on arrive à les apaiser avec des cadeaux.
[…]

André Pieyre de Mandiargues / Jean Paulhan,
Correspondance 1947-1968.
Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 2009, p. 338.


Samedi 1 janvier 2011 | Les loisirs de la poste | 1 commentaire


Rectificatif

Lettre de Jérôme Lindon à François Caradec

Les Éditions de Minuit

Paris, le 19 novembre 1964

Monsieur François Caradec
Éditions Plon
8, rue Garancière
Paris (VIe)

Cher Monsieur,
De voir dans votre postface à l’édition 10/18 attribuer à Boris Vian la rédaction de quelques lignes imprimées en quatrième page de couverture de notre édition de l’Automne à Pékin détermine en moi un sentiment composé :
— pour un centième, de scrupule scientifique, vu que ce texte n’est pas de Boris Vian ;
— pour le reste, de vanité littéraire, vu que ce texte est de moi.
C’est vous dire si je vous demande avec insistance, et au besoin vous requiers, conformément à la loi, de vouloir bien persévérer dans votre erreur.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.

Jérome Lindon

Histoires littéraires no 43, juillet-août-septembre 2010,
dossier « Les chantiers de François Caradec ».


Jeudi 11 novembre 2010 | Les loisirs de la poste | Aucun commentaire


Correspondance fantôme

Une idée magnifique que ces lettres envoyées aux fantômes d’écrivains que nous aimons, et que la poste renvoie sans coup férir à leur expéditeur, L’éditeur singulier, parce que le destinataire n’habite plus à l’adresse indiquée (authentique, il va sans dire). Dans une de ces nouvelles à la fois drôle et glaçante dont Philip K. Dick avait le secret, « Visite d’entretien », un réparateur se présente au domicile d’un particulier pour effectuer l’entretien d’un swibble. Mais qu’est-ce donc qu’un swibble ? se demande in petto le particulier tout en menant un désopilant dialogue de sourds avec le représentant. Il n’en sait rien, et pour cause : le swibble ne sera inventé que neuf ans plus tard. Le télétransporteur du réparateur l’a envoyé à la bonne adresse, mais à la mauvaise époque (quant à la fonction cauchemardesque de cet appareil domestique, je vous en laisse la surprise). On se prend à rêver, sur un mode plus heureux, d’une faille temporelle analogue qui verrait Larbaud recevoir en 1930 une lettre postée en 2010, et lui répondre.

Mais au fait, que contiennent les enveloppes ? Mystère.


Samedi 21 août 2010 | Les loisirs de la poste | 4 commentaires


Un si doux visage


Claudine Roland (Claudine Steenackers, dite), comédienne (1891-1920)

19 janvier 1916

Ce qui intéresse le plus Claudine dans ma bibliothèque, ce sont les Œuvres de peintres, les recueils complets de photos, publiés en Allemagne. Tu sais qu’elle dessine très bien et qu’elle aurait pu facilement s’orienter de ce côté-là.
Un soir où je lui présentais le recueil de Botticelli, elle me dit :
« Je vais retrouver mon portrait là-dedans.
— Ton portrait ? tu n’es pourtant guère Botticelli.
— Si. Quand j’étais à Florence, les personnes qui me connaissaient allaient aux Offices pour y voir un Ange de Botticelli qui me ressemblait… Le voilà. »
Je regarde… et je trouve un portrait exact de Claudine. Le front, les yeux, le nez, la bouche, les cheveux, la forme du visage, tout était identique, jusqu’à un détail curieux : des sourcils minces, mais arqués et démesurément longs, faisant tout le tour de l’œil à une grande distance.
Et cette figure est la principale d’un groupe de trois anges dont j’avais en 1890 une photo de grandeur naturelle, encadrée, dans mon cabinet de la rue Vineuse ! Et j’en ai été amoureux à cette époque, deux ans avant la naissance de Claudine !
— de sorte que notre petite liaison actuelle s’explique par un « déjà vu », un souvenir de ma première jeunesse que je n’aurais pas songé à identifier moi-même si elle ne me l’avait inconsciemment rappelé.

Mille lettres inédites de Pierre Louÿs à Georges Louis, 1890-1917.


Dimanche 25 janvier 2009 | Les loisirs de la poste | Aucun commentaire


Le code Louÿs

ROMANCE 7017 0738 8038 PASTÈQUE SILICE VALVULE
OASIS RAQUETTE 2180 RIVIÈRE 2522 RABOTAGE PÉLICAN
PHOSPHORE 8975 ÉBÈNE ACANTHE CASSETTE BALLAST

Télégramme de Pierre Louÿs à son frère (8 février 1913)

Grand commis de l’État, Georges Louis, demi-frère aîné de Pierre Louÿs, exerça les plus hautes fonctions diplomatiques. En poste au Caire de 1893 à 1902, il devint par la suite ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg (1909-1913 ; à l’époque la plus importante représentation française à l’étranger), avant d’être brutalement limogé par Poincaré. Durant ces longs séjours à l’étranger, les deux frères correspondent quasi quotidiennement, par lettre ou par télégramme. À Georges qui fut pour lui un second père, Louÿs narre en détail ses états d’âme et ses occupations, ses lectures et ses projets littéraires, ses rencontres et ses amours - sans oublier ses difficultés financières croissantes. Il joue aussi les agents de renseignement en l’informant, depuis Paris, sur la vie politique française, les bruits de coulisses du Quai d’Orsay et les humeurs de l’opinion publique.

Rien ne s’intercepte plus facilement qu’un courrier de diplomate. Par prudence, les deux frères adoptent en 1895 un code secret, qu’ils emploieront lorsqu’ils abordent certains sujets sensibles, tels que l’actualité politique, la situation internationale, la carrière de Georges ou la vie intime mouvementée de Louÿs. À qui en revint l’idée ? Peut-être à Louÿs, dont on connaît le goût des mystifications – plusieurs des noms de code adoptés portent la marque de son espièglerie – et l’intérêt pour la cryptographie. On sait que, des années plus tard, il parviendra à décrypter les fameux manuscrits d’Henry Legrand, sur lesquels bien des chercheurs s’étaient cassé les dents. Voici quelques exemples du code Louÿs :

Syllabe : Pierre Louÿs
Autonome : George Louis
Agenda : José-Maria de Heredia
Suzeraine : Mme de Heredia
Toque : Louise de Heredia
Alcyon, ou Mouche : Marie de Régnier
Stick : Henri de Régnier
Structure : Jean de Tinan
Strophe : André Lebey
Diane, ou Toast : Germaine Dethomas
Tisserand : Maxime Dethomas
Adagio : je pars pour…
Camion : le ministère
Daim : question ; à propos de…
Bielle : je suis d’accord
Caravelle : n’aie aucune inquiétude
Caveau : non
Damier : tout va bien
Bémol : dangereux
Béret : impossible
Semelle : c’est bon pour toi
Semoule : ce n’est pas bon pour toi
Boussole : on me propose…
Sac : je ne sais quel parti prendre
Torsade : fiançailles
Anesthésie : dois-je me marier avec…
Tartelette : garçonnière de l’avenue Carnot où PL abritait ses amours clandestines avec Marie de Régnier.

Ce qui donne des phrases comme :
- Acropole Azyme est mal avec Baie ; – et que Axe désire lui succéder, au lieu de succéder à Amphitrite [On prétend que Reverseaux est mal avec Londres ; et que Jules Cambon désire lui succéder, au lieu de succéder à Barrère]
- Arpège se réalise. Daim Cérès Semelle [Bruits de guerre sérieux. Question : la Crète, est-ce bon pour toi ?]
- Abstrait confirme que Camion n’a pas été averti par Baguier [Bihourd confirme que le ministère n’a pas été averti par Saint-Pétersbourg] et qu’on ne comprend rien à ce qui s’est passé.
- Daim Thème [Au sujet du Haut-Nil] ; Affidavit [le Premier ministre anglais] paraît en effet beaucoup plus aimable qu’Aérostat [Lord Kitchener] et que l’interlocuteur de Babord [ministre des Affaires étrangères].

À ce code par mots, le tandem ajoute un code par chiffres, inspiré du Dictionnaire abréviatif chiffré de F.-J. Sittler. Le Sittler était le système le plus usité en France depuis qu’une loi de 1866 avait autorisé l’envoi de télégrammes chiffrés (employés aussi bien pour la correspondance privée que pour les transactions commerciales). Il s’agit d’un répertoire alphabétique comportant la plupart des mots et expressions d’usage courant. Comment cela fonctionne-t-il ? Au préalable, les deux correspondants conviennent eux-mêmes de la pagination de leurs exemplaires : plus elle sera aléatoire et plus le décryptage par des yeux indiscrets deviendra difficile. Chaque mot se trouve désigné par un groupe de quatre chiffres, soit le numéro de la page suivi du numéro de la ligne. Dans l’exemple ci-dessous, le mot cantonnement, 5e mot de la p. 24, sera codé 2405.

En suivant la même page, « Catastrophe ! Catherine se pourvoit en cassation » deviendra 2454 / 2458 / 2452.

Pour brouiller encore les pistes, on peut surchiffrer ce code par interpolation (2405 devenant par exemple 4250 ou 5402). Ou lui ajouter une « clé additive », c’est-à-dire un nombre convenu qu’on ajoute à tous les groupes codiques. En supposant que ce nombre soit 1739, « cantonnement » deviendrait ainsi 2405 + 1739 = 4144.

Une description complète du fonctionnement du Dictionnaire abréviatif chiffré se trouve sur cette page, d’où j’ai tiré ma science toute fraîche et les deux illustrations.


Dimanche 18 janvier 2009 | Les loisirs de la poste | 3 commentaires


Névrose postale

Il est en quelque sorte rassurant de se retrouver dans les névroses des autres.

Tamaris, 16 juillet 1907

La lettre que je t’ai envoyée hier remplace deux lettres beaucoup plus longues que j’ai laissées dans mon tiroir. Aucune ne me plaisant, je t’ai écrit ces deux pages en quelques minutes. Depuis cinq semaines que je suis ici, j’ai dans ma malle quatre-vingts pages de lettres non envoyées. – C’est décidément une maladie que j’ai d’être mécontent de tout ce que je fais, même des lettres les plus simples. Si j’envoie une lettre à l’heure où je la signe, je suis préoccupé pendant plusieurs jours parce qu’à la réflexion la lettre me paraît absurde, maladroite, mal pensée, mal écrite, etc. Si je la garde 24 h. pour réfléchir, je ne l’envoie plus jamais, et mon correspondant reste sans réponse.

Mille lettres inédites de Pierre Louÿs à Georges Louis, 1890-1917


Vendredi 16 janvier 2009 | Les loisirs de la poste | Aucun commentaire