L’absinthe suffit

La société des Rougon-Maquart, en effet, offrait bien des raisons de désespérer aux pessimistes ; ainsi la bohème Fin de Siècle fut-elle plus amère, plus dramatique que la bohème romantique. Le choix des boissons souligne assez bien la différence : les Décadents furent des buveurs d’absinthe, la « fée verte », placée sous le signe de l’eau et du froid :

« Par son ivresse verte aux lacis de lianes
Bois l’absinthe éployant des forêts et des mers. »
Iwan Gilkin

La génération de 1830, au contraire, buvait du punch. Un peu plus tard l’opium avait eu des adeptes, souvent sous forme de laudanum, avec Nerval ou Rossetti. Les drogues firent leur apparition vers 1880 ; un temps la morphine fut à la mode, puis l’éther qui rend fou assez rapidement, mais, le plus souvent, l’absinthe suffisait.

Philippe Jullian, Esthètes et Magiciens. L’Art fin de siècle.
Perrin, 1969.


Dimanche 3 mars 2013 | Le coin du Captain Cap | 1 commentaire


Faulkner au travail

En rentrant à l’hôtel, je rencontrai Faulkner, qui, momentanément séparé de sa jeune compagne, semblait tout esseulé. Il me prit gentiment par le bras pour me diriger vers le bar :
« Jeune homme, je vais vous montrer un exemple de force de caractère… Hier soir, j’ai bu un peu plus que je n’aurais dû ; j’ai juré de m’abstenir aujourd’hui. Eh bien… malgré tout, je trouve en moi la volonté nécessaire pour surmonter cet obstacle et aller boire un coup… Garçon, un double dry Martini, s’il vous plaît ! Qu’est-ce que vous prenez ? »

Noël Howard, Hollywood-sur-Nil

… où l’on verra aussi Faulkner s’enfiler imperturbablement quatorze cocktails pour se remettre des émotions d’une arrivée à Paris quelque peu mouvementée, et convaincre le sommelier d’un hôtel de Saint-Moritz de mettre de côté pour sa consommation personnelle la réserve de chassagne-montrachet 1949. Mis au courant, l’impassible Howard Hawks laisse écouler un de ces silences interminables dont il a le secret, avant de commenter simplement : « Je crois que notre ami Bill aime assez boire un petit coup de temps en temps. »


Mardi 28 septembre 2010 | Le coin du Captain Cap | 1 commentaire


Effets indésirables de l’alcool


Source : Topinambours


Lundi 2 août 2010 | Le coin du Captain Cap | 3 commentaires


Du peu de réalité

La réalité est une hallucination provoquée par le manque d’alcool.

Proverbe irlandais


Samedi 24 octobre 2009 | Le coin du Captain Cap | 1 commentaire


Un dernier pour la route

La nuit est fort avancée, et nos héros — qui sont du genre à balancer gravement entre chablis et beaujolais au petit déjeuner — sont aussi entamés que dans un polar de Jonathan Latimer. Et voici le coup de grâce.

Une petite porte, un escalier étroit, tout décoré de gravures licencieuses (ce sont des reproductions), nous descendons. À la fin, en bas, au fond, c’est très logiquement une cave. Elle est spacieuse, enfumée, voûtée, et c’est une boîte de nuit classique : lumière sourde, tables pour tête-à-tête et sono impérialiste (Fuck the Queen, by the Sex Pistols). Sur une petite scène, une vraie blonde achève son strip-tease et, pas bien loin d’elle, Lenny Benway, assis, contemple son verre vide avec une mine profondément désabusée. Mes copines s’éclipsent. Benway m’invite à m’asseoir.
Il lui faut bien deux ou trois minutes pour s’ébrouer. Le temps nécessaire à la petite grosse, sur scène, pour achever son numéro. Benway, « Benway-le-Laid » comme dit Marc, est dans la réalité juste un peu plus délabré que sur les photos de presse.
— Merci d’être venu, lâche-t-il d’une voix éteinte.
Avais-je vraiment le choix ? Il hausse les épaules et fait signe au barman.
— Je reprends un bull-shot. Vous connaissez ? Deux tiers de consommé de bœuf, un tiers de vodka, une giclée de Worcester, un soupçon de tabasco, sel et poivre. Qu’en pensez-vous ?

Jean-François Vilar, Passage des Singes.
Presses de la Renaissance, 1984.


Vendredi 2 novembre 2007 | Le coin du Captain Cap | 2 commentaires


Cocktail Lautrec

La fête organisée pour l’inauguration d’une décoration de Vuillard chez Alexandre Natanson, dans sa fastueuse demeure du 60 avenue du Bois-de-Boulogne, est restée fameuse. Toulouse-Lautrec s’est chargé des cocktails. Le dessus de la tête rasé, il porte un gilet taillé dans le drapeau américain car l’invitation (lithographiée par lui et qu’on peut voir au Musée d’Albi) annonce « American and other drinks ». Maxime Dethomas le seconde au bar, un bar qui occupe tout l’appartement vidé de ses meubles. Sur les glaces sont inscrits au blanc d’Espagne les noms des consommations étranges offertes aux visiteurs. Les tableaux de la riche collection Natanson sont recouverts d’affiches vantant les grandes marques de spiritueux. Toute la nuit, Lautrec fabrique ses mélanges explosifs. Le premier, Édouard Vuillard, héros de la fête, tombe dans le coma éthylique. Pierre Bonnard choisit les breuvages d’après leur couleur et épuise tous les tons de sa palette : il finit ivre mort dans les lavabos. Félix Fénéon poursuit Mallarmé de salon en salon pour le convaincre d’ingurgiter une boisson maudite qu’il juge inoffensive. Lugné-Poe s’écroule en criant : « Allons travailler ! » Hors l’incorruptible Mallarmé et Tristan Bernard trop absorbé par l’entretien de sa barbe, l’hécatombe est totale. Lautrec aura réussi le plus nombreux massacre d’hommes distingués qu’on puisse inscrire dans l’histoire du maniement de l’alcool à des fins joyeusement meurtrières.

Noël Arnaud, Alfred Jarry. D’Ubu roi
au docteur Fautroll.
La Table ronde, 1974.


Lundi 16 octobre 2006 | Le coin du Captain Cap | Aucun commentaire


La fée verte

— Ah ! cette vache de téléphoniste ! ronchonna-t-il.
— T’énerve pas, dit Williams, elles écoutent toujours quand elles croient qu’on n’en a pas envie. Qu’est-ce qui ne va pas avec Simmons?
Crane le lui expliqua et avala une bonne gorgée de bourbon parfumé à l’absinthe.
— Tu f’rais mieux d’faire gaffe, lui conseilla Williams, ça va te foutre par terre, un mélange pareil !
— C’est bien ce que je cherche.
— Que vas-tu faire avec Simmons ?
Après avoir versé de l’absinthe dans le verre qu’il venait de vider, Crane y ajouta une quantité égale de whisky. Il en résulta un mélange vert poison dont il expérimenta une gorgée, puis il ajouta un morceau de glace.
— Quel est le meilleur à ton avis ? demanda-t-il ; le bourbon additionné d’absinthe, ou l’absinthe additionnée de bourbon ?
— Écoute, est-ce que tu comptes lâcher l’affaire ?
Crane avala une nouvelle rasade, en laissant le morceau de glace lui chatouiller le nez.
— Le vert est plus artistique, mais le brun fait plus masculin. (Il vit qu’il avait du mal à fixer les yeux sur Williams.) Lâcher ? Lâcher ? (Il se leva, une main entre les boutons de sa chemise, dans une attitude napoléonienne.) Le soleil ne se couche jamais sur William Crane.

Jonathan Latimer, Comme la romaine ! (Série noire n° 89).


Dimanche 20 août 2006 | Le coin du Captain Cap | Aucun commentaire