In de bibliotheek

Retour à Amsterdam, et revisite du Rijksmuseum fraîchement rénové. Petit choc en débouchant sur la galerie dominant la bibliothèque du musée.






Dimanche 13 avril 2014 | Bibliothèques, Pérégrinations | 2 commentaires


À la bibliothèque Sainte-Geneviève

Feuilletant les premières pages des Corps tranquilles de Jacques Laurent afin d’y retrouver, pour les besoins d’un article, un passage sur le métro parisien, je me surprends à replonger dans ce singulier roman-fleuve de 1 300 pages dont la lecture avait tant marqué mes quinze ans (au point de me faire commettre, vingt ans plus tard, un plagiat involontaire : je m’aperçois lui avoir emprunté dans une de mes nouvelles le nom d’un personnage, Monique Chardon, que j’étais convaincu d’avoir inventé). Roman unanimiste (on ne disait pas encore roman choral) situé en 1937, entrecroisant les parcours d’une quinzaine de personnages recrutés par un improbable institut de recherche et de vigilance contre le suicide. Œuvre proliférante au carrefour de l’ancien et du moderne, s’inscrivant dans la tradition du roman d’analyse à la française tendance Stendhal tout en s’adonnant à diverses expérimentations désinvoltes : narration panachée de monologue intérieur, pastiches et collages, essais de simultanéisme, digressions et vagabondages en tout genre. Pour Laurent (cf. son essai Roman du roman), le roman était le genre libre par excellence et il semble avoir eu à cœur d’en épuiser tous les possibles en ne se refusant aucun caprice, aucun plaisir : citer deux pages de son cher Dumas, s’attarder quelque temps auprès d’un personnage secondaire après qu’il a rempli sa fonction narrative, céder à l’ivresse de l’énumération en un morceau de bravoure anticipant Perec (extrait ci-dessous). On notera aussi sa prédilection à dépeindre les états flottants de la conscience, les rêveries d’avant le sommeil nourries d’associations d’idées, l’écheveau des manies, rituels, superstitions et mythologies intimes qui fondent l’existence de tout un chacun – et retiennent certains de ses personnages au bord de la folie douce : ainsi ce petit homme solitaire et tristounet de Toussaint Rose, statisticien obsessionnel qui tient un journal scrupuleux, se pèse et se photographie nu comme un ver tous les mois, et anime en pensée un conseil des ministres imaginaire arbitrant les grandes décisions de sa vie.

À la relecture, je me demande si Laurent n’a pas conçu les Corps tranquilles comme une riposte à la trilogie romanesque de son meilleur ennemi Jean-Paul Sartre, les Chemins de la liberté — laquelle, plombée par sa volonté démonstrative, paraît infiniment plus datée. Quoi qu’il en soit, si j’en juge par les quelques-uns de ses romans suivants qu’il m’est arrivé de lire ou de survoler, sa manière n’a pas tardé à s’empâter, et jamais il n’a retrouvé un tel bonheur d’écriture.

L’après-midi, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, il avait regardé ce verger rectangulaire de têtes et d’épaules alignées selon le cordeau des tables. Parmi les nuques rasées et les épaules angulaires des garçons, les chevelures féminines coulaient sur des épaules arrondies. Combien de filles, là, aux jambes serrées, épelant Hegel, expertisant Kant, annotant Népomucène Lemercier, reconstituant la politique de la Maison d’Autriche, constatant la commune genèse sanscrite de l’adjectif « ambigu » et de l’adjectif « amphigourique », débattant de savoir si la lumière réclamée par Goethe était propre ou figurée, détaillant la reproduction chez les phanérogames vasculaires, jaugeant la politique des pourboires, reconstituant les équations de Lorentz, critiquant la loi des trois états, remontant l’évolution de la responsabilité juridique, discriminant les influences subies par Gérard de Nerval, s’initiant à la colère dans le traité de psychologie de Dumas, évaluant le raisonnement par récurrence, plongeant dans le théâtre élisabéthain, mettant au pas les carbures, lisant un livre de Jules Romains en attendant la camarade avec laquelle elle ira dîner, numérotant les perversions sexuelles de Baudelaire, apprenant la fonction glycogénique du foie, coupant les pages de la Nouvelle Revue française achetée, avec Votre beauté, au kiosque du Panthéon, pesant les planètes, soupesant les manuels, braquant les dictionnaires, révisant l’emploi de xv, résumant Freud, schématisant un glacier, jugeant Gladstone, retraçant la tradition érotique des conteurs en langue d’oïl, apprenant le cocuage de Musset, comptant les ressources de la Nouvelle-Guinée, mettant à sa place la théorie de la plus-value, embrouillant électrons et atomes, pensant donc étant, inventoriant le transformisme, commentant la loi de Mendel, expliquant Madame Bovary, réitérant la formation d’un delta, parallélant l’amour chez les héros de Racine et chez ceux de Hugo, effleurant le goût de Chateaubriand pour sa sœur, épluchant la constitution des États-Unis, traitant les acides, pelotant le radium, analysant le traité de Westphalie, rassemblant tout ce qui doit être su du pentamètre, pensant que le jeune homme au visage maigre-mat qui commente la Princesse de Clèves n’est pas venu s’asseoir à sa place habituelle, recensant les fonctions algébriques, délimitant l’emploi de « ut », déterminant les modalités du jugement, annotant la culture du colza, fichant le Décaméron, exposant les Bijoux indiscrets, esquissant la paléontologie du pied de cheval, explorant les sources du naturalisme, calculant l’angle d’incidence, rappelant la loi sur les successions, dessinant une amibe, supputant le processus de reproduction chez les mammifères, apaisant la querelle des Investitures, affranchissant l’esclave Proclus sous Caligula, supposant A fonction de B, prévoyant et punissant le faux et l’usage de faux, se fondant sur le traité de Verdun, motivant le quiétisme, dénouant le sentiment de Bérénice pour Titus, divisant en trois parties la rencontre d’Ulysse et de Nausicaa, légiférant les oscillations du pendule, relisant pour son plaisir les Contes de La Fontaine, rapportant impartialement la fureur d’Othello, additionnant les coalitions, fouillant le caractère du chlore, contresignant le traité de Paris, dépeignant Bussy-Rabutin, enrégimentant les intégrales, découpant Léonard de Vinci, reconnaissant le droit d’association, dépiautant Port-Royal, enquêtant à propos du théâtre sous la Terreur, pourchassant l’esprit du législateur, compilant les versions de Don Juan, énumérant les vertus des humanités, départageant les vrais Giorgione des faux Giorgione, vérifiant l’emploi du digamma, contrôlant la rareté des apax ! L’étudiant les avait contemplées, ces filles assises autour des tables, au milieu des garçons, ou debout à compulser le dos des livres sur les rayons, ou cheminant vers les w.-c.

Jacques Laurent, les Corps tranquilles (1948).


Jeudi 26 décembre 2013 | Au fil des pages, Bibliothèques | 1 commentaire


Saouls de papier

comment toujours ne pas y revenir marie-thérèse tant de jours tant de jours tant de nuits passées ensemble à entreprendre à faire à défaire les derniers liens de l’avant-nous des nuits à déranger à ranger tous les livres de la bibliothèque décidant un jour que l’ordre alphabétique ne devait pas se faire de gauche à droite mais en toute logique de droite à gauche ayant ainsi devant soi la page couverture de chaque livre en décidant plus tard que l’illogique devrait prévaloir pour quelque temps histoire de mettre de côté quelques dizaines de livres à lire à relire histoire d’établir des catégories par pays d’origine de l’auteur par genres par espèces par sujets par styles par formats par couleurs par épaisseurs par collections

elle grave et feuilletant un livre deux livres dix livres les uns après les autres moi courant d’un côté à l’autre des étagères déplaçant replaçant modifiant les niveaux des planchettes échappant des piles de livres sur un fauteuil m’asseyant pour feuilleter un roman qui avait échappé à mon attention l’ouvrant à la première page et décidant tout à coup de remettre l’opération rangement au lendemain très intéressante l’histoire racontée très passionnante nuit passée sur ces pages découvertes ligne à ligne et bientôt oubliées beaucoup lu trop peu retenu voyons comment s’appelait-il le détective oui le détective dans ce roman que je lisais un soir il y a deux ans la quatrième ou cinquième fois de mois en mois ne jamais reconnaître l’ordre des livres mais toujours savoir exactement où se trouve tel ou tel roman tel ou tel traité

parfois même plus la force de nous traîner au lit la chambre tout près des grands sourires endormis étendus sur le tapis sur les fauteuils les bras et les jambes parmi les livres fumant une avant-dernière cigarette une dernière cigarette nous encourageant à ne pas dormir tout de suite saouls de papier parlant parlant encore tu m’aimes bien sûr je t’aime je t’aime […]

Michel Beaulieu, Je tourne en rond mais c’est autour de toi,
éditions du Jour, 1969


Vendredi 1 novembre 2013 | Bibliothèques | Aucun commentaire


Enlivrés

Beau néologisme.

je la regarde oui lire un livre les yeux fascinés puis remontant parfois sur la page reculant d’un paragraphe sur la page précédente en réalité elle lisait deux ou trois fois le livre dans notre appartement nous vivons enlivrés depuis les quelques livres de poche dont je ne trouvais pas l’autre édition jusqu’aux livres d’architecture son admiration pour l’architecture moderne elle vous citait tous les noms avec la manière de chacun ses caractéristiques je n’aime pas les livres aujourd’hui je déteste les livres mais j’y reviendrai dans quelques jours […]

Michel Beaulieu, Je tourne en rond mais c’est autour de toi,
éditions du Jour, 1969


Mercredi 30 octobre 2013 | Bibliothèques | Aucun commentaire


On ne vend jamais une bibliothèque

On annonce à Drouot la vente de la bibliothèque Lucien Scheler.

Mais l’on ne vend jamais une bibliothèque ; tout au plus les livres qui la composaient, perdant ainsi l’essentiel : leur voisinage, leur jointure, tant dans l’espace que dans l’esprit. S’évanouit pour toujours, lors de ces bien nommées dispersions, le liquide interstitiel, la lymphe de toute bibliothèque ou collection : ce qui a présidé au choix de telle ou telle édition, au rejet de tel auteur, à l’assortiment d’une reliure, à l’indescriptible exaltation éprouvée face à un volume trouvé après des années de recherche et de déception, à la ténacité d’une quête entamée, sans qu’on sache très bien pourquoi, depuis l’adolescence, à l’illusion d’avoir (presque) complété le dessin de la tapisserie, d’avoir achevé une solide architecture, qui ne tarde pas à se révéler château de sable… Sur la couverture du catalogue, fantomatique cadastre de ce monument disparu, un damier d’éditions uniques, mais inertes sous une lumière étale, prive les précieux spécimens de tout ce qui avait fait leur aura.

Patrick Mauriès, Fragments d’une forêt.
Grasset, 2013.


Samedi 28 septembre 2013 | Bibliothèques | Aucun commentaire


Vingt mille livres

On a calculé que l’érudit le plus acharné, se consacrât-il jour et nuit à l’exercice de la lecture, ne pourrait assimiler que vingt mille ouvrages au cours de sa laborieuse existence.

J’imagine en avoir près du double, n’ayant guère laissé passer de jour depuis mes quinze ans sans en ramener un ou deux (ou plus) à la maison. Je ne suis rien pourtant face à ces bibliophiles dont les ventes s’étirent sur des années, provoquant, par la quantité d’exemplaires qu’ils libèrent soudainement, l’effondrement de la cote de certains ouvrages ; et peu de choses face à ces boulimiques qui saturent une pièce après l’autre de livres, au point d’en fermer un jour la porte, comme le faisait De Quincey, pour n’y plus revenir.

Revoici Zeri dont l’immense villa — au sens des anciens Romains — était comble de livres, de la cave au grenier, et dont chaque étage constituait à lui seul une bibliothèque à l’intérieur de la bibliothèque. « Les livres, me disait-il, il faut les avoir autour de soi; il suffit de les ouvrir, de les parcourir, de les sentir pour s’imprégner déjà de leur contenu. » Et quoiqu’il reçût quotidiennement en hommage des dizaines d’ouvrages, chacun de ses voyages se traduisait par un blitz de papier.

Je me souviens aussi de Derrida répondant à la visiteuse qui lui demandait s’il avait lu tous les livres débordant de son bureau que non, bien sûr, mais quatre, oui, certainement, et très attentivement.

On rapportera ces anecdotes à la célèbre réplique d’Anatole France rétorquant à son interlocuteur, rappelle Walter Benjamin, qu’il n’utilisait certainement pas chaque jour toutes les pièces de son service de porcelaine… Odor di libri, voilà qui suffit.

Patrick Mauriès, Fragments d’une forêt.
Grasset, 2013.


Vendredi 27 septembre 2013 | Bibliothèques | 4 commentaires


Larbaud range sa bibliothèque

Après la mort de sa mère, en octobre 1930, Valery Larbaud entreprend de réaménager le domaine de Valbois. Il y transporte notamment, depuis la villa familiale de Vichy, sa bibliothèque multilingue de quinze mille volumes, qui occupera à Valbois plusieurs pièces du rez-de-chaussée et du premier étage, répartie par aires géographiques et linguistiques. Cette tâche, parallèlement à d’autres chantiers, l’occupera quelques années. Le 9 septembre 1934, il peut annoncer à Jean Paulhan la fin des travaux.

Ce que vous me dites des progrès de votre livre me fait un grand plaisir ; j’espère que nous en lirons quelque partie, sinon le tout, à la rentrée. Je voudrais ajouter bientôt un Jean Paulhan à ceux qui sont maintenant rangés par ordre chronologique dans le corps de bibliothèque consacré aux « Amis et Maîtres ».

Car ma bibliothèque est enfin en ordre, — autant qu’une bibliothèque bien tenue peut l’être. C’est-à-dire que tous les Français sont ensemble, rangés par siècles, depuis la Chanson de Roland et la Vie de saint Alexis jusqu’à Patrice de la Tour du Pin (Lochac est avec les « Amis et Maîtres »). Et les Brésiliens sont ensemble, et les Ecuadoriens, et les Russes (en traduction, bien entendu), et les Catalans. Le « Domaine anglais » occupe une salle entière (je dis bien une salle, pas une simple chambre). Le classement est sur ces bases : « Œuvres littéraires » par siècles, et dans chaque siècle ordre chronologique, autant que possible ; ouvrages de philologie, y compris les dictionnaires, grammaires, etc., sauf ceux qui ont qualité d’œuvres littéraires (comme serait Vaugelas, ou la Défense et Illustration, pour la France) ; ouvrages d’histoire (même remarque) ; de géographie, y compris les simples guides des villes et régions, — même une chose comme Londres la nuit, — les livres sur la faune et la flore (géographie physique), les livres de piété (géographie humaine !) et les recueils de chansons populaires ; — à part : les études critiques (qui accompagneront peut-être, plus tard, les auteurs qu’elles concernent, chacun à sa place dans son siècle (c’est un problème) ; les Encyclopédies ; les Histoires Générales et Manuels de la Littérature ; quelques Privilégiés dans des armoires vitrées qui leur sont dédiées : par exemple Samuel Butler, tout ce que j’en ai comme éditions, traductions en diverses langues (dont les miennes), ouvrages le concernant ; enfin un choix de bonnes traductions, en diverses langues, de classiques anglais. Même arrangement, dans la même salle, pour les États-Unis ; mais actuellement (autre problème à résoudre), les Sud-Africains, Australiens, etc. suivent les Anglais dans l’ordre chronologique, et les géographies et livres non littéraires concernant les Dominions marchent (si j’ose dire) avec les livres de géographie britannique ; et l’Irlande est disloquée entre l’ordre anglais et ce qui se rattache plus ou moins au Privilégié James Joyce.

Le même ordre est suivi pour la France et les autres domaines, petits et grands, avec cette exception : que toute la géographie, l’Histoire Générale, et les instruments de travail, font bande à part. Pour les petits domaines, ou ceux dont j’ai peu de choses, c’est un jeu charmant : par exemple tous les Catalans, ou les Uruguayens, ensemble, y compris des grammaires, des livres de classe. Mais aussitôt qu’il s’agit de Domaines plus étendus, les problèmes les plus angoissants se représentent. Et puis le format des livres, les diverses dimensions des rayons, des meubles, imposent un certain désordre inéliminable. Ainsi j’ai dû séparer des Portugais la géographie du Portugal et la joindre à la géographie générale, où déjà l’Italie l’attendait, et un ouvrage sur Velázquez a quitté l’armoire espagnole pour se joindre aux ouvrages sur les Beaux-Arts. Enfin à présent je sais je trouverai le livre dont j’ai besoin, et c’est l’essentiel, et il y a de la place pour ceux qui arriveront, envoyés ou achetés. Vous voyez quelle grande occupation cela m’a donnée, et quand vous visiterez les trois pièces qui constituent (avec des « limbes au sous-sol » pour les Médiocres et les Sans-Intérêt-ni-Utilité, — je figure peut-être, chez quelque amateur de livres, dans un sous-sol du même genre !) vous m’admirerez d’avoir pu monter tant de fois les jolies échelles, aux marches tapissées de moquette ton sur ton, qui tendent leur bras rigide vers les plus hauts rayons.

[…] Du reste il y a des à-côtés qui me réservent du travail bibliothécaire pour plusieurs autres étés valboisiens, si Dios quiere : le classement des revues, à peine ébauché pour l’Angleterre, l’Italie et l’Espagne, pas même commencé pour la France ; le classement des lettres (il y en a des milliers en paquets) ; celui des lettres adressées à ma Mère, à ma tante, à mes grands-parents…

Valery Larbaud-Jean Paulhan, Correspondance 1920-1957.
Gallimard, 2010.


Mercredi 14 août 2013 | Bibliothèques | 1 commentaire