Des Birmans wallons

Vous le savez, dans les aventures de Tintin, les langues imaginaires (le syldave, l’arumbaya des Indiens de l’Oreille cassée) ne sont pas des créations arbitraires. Elles sont dérivées du marollien, le parler franco-flamand populaire naguère en usage à Bruxelles. Cette pratique, Hergé l’étendait à l’onomastique. L’exemple le plus connu est celui du cheik Bab-El-Ehr, que son nom désigne comme un bavard, du marollien babbeleir. On peut citer aussi, au verso de l’hebdomadaire Paris Flash qui suscite l’ire du capitaine Haddock dans les Bijoux de la Castafiore, cette publicité pour la marque Brol (brol : désordre, objets sans valeur). Ce sont là des traces clandestines, pourrait-on dire, de « belgitude », tandis que partout ailleurs Hergé s’attachait à gommer les particularismes belges pour donner un caractère universel à ses histoires (exception faite des aventures de Quick et Flupke, très ancrées dans la réalité bruxelloise) 1. Ces private jokes ne manquaient pas d’enchanter les jeunes lecteurs belges à l’époque de la parution des feuilletons et des albums (ce ne doit plus être le cas aujourd’hui que la pratique du marollien s’est perdue chez les jeunes générations, hormis quelques expressions toujours en usage) mais échappaient naturellement aux lecteurs français, suisses et québécois, pour qui les Syldaves et les Arumbayas s’exprimaient dans un drôle de charabia, rien de plus.

On n’était pas en reste chez Dupuis. Relisant un Tif et Tondu de mon enfance trouvé à la brocante, Aventure birmane, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que les porteurs birmans y parlent wallon. Clin d’œil aux lecteurs du cru, et peut-être aussi discret hommage de Tillieux à l’invention langagière d’Hergé.


— Je ne vais pas plus loin, sais-tu. C’est plein de sorcières.
— Moi non plus.
— Arrête un peu.


— Elle dit qu’elle double la paye.


— On veut bien, mais s’il arrive encore des affaires comme ça, on se barre.

1 Pour creuser le sujet, voir Jan Baetens, Hergé écrivain (Flammarion, coll. Champs, 2006) et Daniel Justin et Alain Préaux, Tintin, ketje de Bruxelles (Casterman, 2004).


Dimanche 18 février 2018 | Grappilles, À la brocante |

2 commentaires
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Je l’ignorais et c’est une info très amusante, merci ! Et ça fait toujours plaisir de voir remis à l’honneur cette série old school qui fut si prolifique. J’ai l’impression que plus personne ne les lit aujourd’hui (moi compris).

E.

Commentaire par ELias_ 02.28.18 @ 1:29

J’ai gardé de l’attachement pour cette série très inégale. Le personnage de Choc, inventé par Rosy, est l’un des meilleurs méchants de la BD franco-belge. Certains albums des périodes Rosy et Tillieux sont particulièrement bien scénarisés, notamment le Réveil de Toar, le dyptique la Matière verte/Tif rebondit, les Ressuscités, Tif et Tondu à New York. Relecture idéale les jours où la grippe nous cloue au lit.

Commentaire par th 02.28.18 @ 3:46



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