Charme des bibliothèques de province

De Lyon, le 6 septembre 1910, Larbaud écrit à Léon Werth :

Je suis venu ici pour consulter quelques ouvrages à la bibliothèque municipale, qui n’est pas bien fournie à l’article « Belles Lettres » ; et quant aux livres étrangers, il vaut mieux n’en point parler. L’entrée de cette bibliopole ressemble à l’entrée d’un bouge, et l’on est surpris de ne pas entendre, du premier palier, une voix féminine crier : On peut monter !

Valery Larbaud, Lettres d’un retiré. La Table ronde, 1992.


Samedi 17 novembre 2018 | Bibliothèques, Grappilles | Aucun commentaire


Généalogie de Barnabooth

Nous tenons de l’auteur que le nom de Barnabooth fut composé de Barnes, endroit de la banlieue de Londres, et de Boots, nom de pharmacies anglaises aux multiples succursales.

G. Jean-Aubry, Valery Larbaud.
Sa vie et son œuvre. La Jeunesse (1881-1920)
.
Éditions du Rocher, 1949.


Jeudi 20 novembre 2014 | Grappilles | 2 commentaires


Une revue idéale

Extrait d’une lettre de Paul Valéry adressée à Rome, en 1924, à Valery Larbaud, au sujet de la revue Commerce, fondée la même année par le trio Larbaud-Valéry-Fargue. Quiconque a trempé dans la confection de revues s’y reconnaîtra, surtout dans la première phrase.

J’aurais bien voulu que nous fondassions une revue où il n’y aurait pas eu à écrire. Vous sentez quel avantage ! Lecteur, auteur, tout le monde content. Sans aller si avant dans la perfection du genre, on aurait pu réaliser ce que j’avais ideato quand j’avais vingt-trois ans et la phobie du porte-plume. Je voulais faire une revue de deux à quatre pages. Titre : l’Essentiel. Et rien que des idées, en deux ou trois lignes. Rien que du maigre. On aurait signé en initiales, par économie.

Cité par André Beucler dans ses souvenirs, De Saint-Pétersbourg à Saint-Germain-des-Prés (Gallimard, 1980).


Dimanche 23 février 2014 | Grappilles | 2 commentaires


Larbaud range sa bibliothèque

Après la mort de sa mère, en octobre 1930, Valery Larbaud entreprend de réaménager le domaine de Valbois. Il y transporte notamment, depuis la villa familiale de Vichy, sa bibliothèque multilingue de quinze mille volumes, qui occupera à Valbois plusieurs pièces du rez-de-chaussée et du premier étage, répartie par aires géographiques et linguistiques. Cette tâche, parallèlement à d’autres chantiers, l’occupera quelques années. Le 9 septembre 1934, il peut annoncer à Jean Paulhan la fin des travaux.

Ce que vous me dites des progrès de votre livre me fait un grand plaisir ; j’espère que nous en lirons quelque partie, sinon le tout, à la rentrée. Je voudrais ajouter bientôt un Jean Paulhan à ceux qui sont maintenant rangés par ordre chronologique dans le corps de bibliothèque consacré aux « Amis et Maîtres ».

Car ma bibliothèque est enfin en ordre, — autant qu’une bibliothèque bien tenue peut l’être. C’est-à-dire que tous les Français sont ensemble, rangés par siècles, depuis la Chanson de Roland et la Vie de saint Alexis jusqu’à Patrice de la Tour du Pin (Lochac est avec les « Amis et Maîtres »). Et les Brésiliens sont ensemble, et les Ecuadoriens, et les Russes (en traduction, bien entendu), et les Catalans. Le « Domaine anglais » occupe une salle entière (je dis bien une salle, pas une simple chambre). Le classement est sur ces bases : « Œuvres littéraires » par siècles, et dans chaque siècle ordre chronologique, autant que possible ; ouvrages de philologie, y compris les dictionnaires, grammaires, etc., sauf ceux qui ont qualité d’œuvres littéraires (comme serait Vaugelas, ou la Défense et Illustration, pour la France) ; ouvrages d’histoire (même remarque) ; de géographie, y compris les simples guides des villes et régions, — même une chose comme Londres la nuit, — les livres sur la faune et la flore (géographie physique), les livres de piété (géographie humaine !) et les recueils de chansons populaires ; — à part : les études critiques (qui accompagneront peut-être, plus tard, les auteurs qu’elles concernent, chacun à sa place dans son siècle (c’est un problème) ; les Encyclopédies ; les Histoires Générales et Manuels de la Littérature ; quelques Privilégiés dans des armoires vitrées qui leur sont dédiées : par exemple Samuel Butler, tout ce que j’en ai comme éditions, traductions en diverses langues (dont les miennes), ouvrages le concernant ; enfin un choix de bonnes traductions, en diverses langues, de classiques anglais. Même arrangement, dans la même salle, pour les États-Unis ; mais actuellement (autre problème à résoudre), les Sud-Africains, Australiens, etc. suivent les Anglais dans l’ordre chronologique, et les géographies et livres non littéraires concernant les Dominions marchent (si j’ose dire) avec les livres de géographie britannique ; et l’Irlande est disloquée entre l’ordre anglais et ce qui se rattache plus ou moins au Privilégié James Joyce.

Le même ordre est suivi pour la France et les autres domaines, petits et grands, avec cette exception : que toute la géographie, l’Histoire Générale, et les instruments de travail, font bande à part. Pour les petits domaines, ou ceux dont j’ai peu de choses, c’est un jeu charmant : par exemple tous les Catalans, ou les Uruguayens, ensemble, y compris des grammaires, des livres de classe. Mais aussitôt qu’il s’agit de Domaines plus étendus, les problèmes les plus angoissants se représentent. Et puis le format des livres, les diverses dimensions des rayons, des meubles, imposent un certain désordre inéliminable. Ainsi j’ai dû séparer des Portugais la géographie du Portugal et la joindre à la géographie générale, où déjà l’Italie l’attendait, et un ouvrage sur Velázquez a quitté l’armoire espagnole pour se joindre aux ouvrages sur les Beaux-Arts. Enfin à présent je sais je trouverai le livre dont j’ai besoin, et c’est l’essentiel, et il y a de la place pour ceux qui arriveront, envoyés ou achetés. Vous voyez quelle grande occupation cela m’a donnée, et quand vous visiterez les trois pièces qui constituent (avec des « limbes au sous-sol » pour les Médiocres et les Sans-Intérêt-ni-Utilité, — je figure peut-être, chez quelque amateur de livres, dans un sous-sol du même genre !) vous m’admirerez d’avoir pu monter tant de fois les jolies échelles, aux marches tapissées de moquette ton sur ton, qui tendent leur bras rigide vers les plus hauts rayons.

[…] Du reste il y a des à-côtés qui me réservent du travail bibliothécaire pour plusieurs autres étés valboisiens, si Dios quiere : le classement des revues, à peine ébauché pour l’Angleterre, l’Italie et l’Espagne, pas même commencé pour la France ; le classement des lettres (il y en a des milliers en paquets) ; celui des lettres adressées à ma Mère, à ma tante, à mes grands-parents…

Valery Larbaud-Jean Paulhan, Correspondance 1920-1957.
Gallimard, 2010.


Mercredi 14 août 2013 | Bibliothèques | 1 commentaire


Larbaud et son double

À notre entrée dans le salon, il y avait, outre Mme Luchaire, un ménage d’industriels parisiens, et M. André Maurel, l’auteur de cette série sur les Petites Villes d’Italie, très connue. Il a paru étonné de me voir quand on m’a présenté à lui, et au bout d’un moment, comme n’y tenant plus, il m’a demandé si je ne connaissais pas un M. Valery Larbaud romancier, qu’il avait rencontré plusieurs fois dans le monde à Paris ? J’ai d’abord pensé au quiproquo Vallery-Radot qui m’est déjà arrivé plusieurs fois1. Mais il s’agissait bien de moi cette fois-ci. M. André Maurel paraissait sûr de son fait, et un peu irrité, ou du moins très étonné de me voir maintenir mes prétentions à être M.V.L. Cela jetait une gêne dans le salon, et la femme de l’industriel me demanda si « j’étais le vrai » ? Là-dessus je voulus savoir où et comment M. Maurel avait rencontré ce M. V. Larbaud. — C’était au Gil Blas, dans le cabinet d’André du Fresnois. Valery Larbaud était un homme d’une cinquantaine d’années, maigre, grand et barbu. Il avait dit à M. Maurel qu’on venait de lui refuser le prix Goncourt […] M. Maurel a revu plusieurs fois V.L. « dans le monde ». Après le départ de Maurel, Mme Luchaire nous a dit que justement, avant notre arrivée, Maurel lui avait raconté comment il m’avait rencontré, etc. et qu’enfin, lorsque j’étais entré, il avait murmuré : « Ce n’est pas lui. » Je vous assure que pendant un bon moment j’ai passé pour un imposteur. Mais Mme Luchaire a été rassurée quand je lui ai dit que c’était moi que vous lui aviez recommandé. — Maintenant comment expliquer la chose ? Ou bien : M., ne sachant pas ou n’ayant pas compris que j’allais venir, entendant Mme Luchaire prononcer mon nom et se rappelant les on-dit du prix Goncourt de l’an dernier, a dit à la légère : je le connais. Et ensuite pour réparer cette espèce de gaffe, il aurait arrangé cette histoire d’homme maigre et barbu. Ou bien on lui a fait une farce que je ne comprends pas. Ou bien quelqu’un se fait passer pour moi « dans le monde ». J’ai vu bien des légendes se former sur mon compte, toutes fausses et contradictoires, du reste : ivrognerie, haute noce, femmes de théâtre se suicidant parce que j’allais me marier, bains de champagne, gaspillage de millions, ignorance presque complète de la lecture et de l’écriture, dépravations, brutalité, etc. ; mais c’est la première fois que j’ai un double ! J’en ai touché un mot à du Fresnois en lui écrivant au sujet du roman de Bennett. De votre côté, si vous apprenez quelque chose ? Si c’était un escroc, faisant, sous mon nom, toutes sortes de prépotences, etc. ? Je suis assez inquiet. L’origine de toutes ces légendes, c’est que je me montre fort peu, et que je suis la maxime : cache ta vie.

Valery Larbaud, lettre à André Gide
(Florence, 17 mai 1912)

1. René Vallery-Radot, directeur de la Revue des deux mondes, avec lequel on avait déjà confondu Larbaud.


Dimanche 31 octobre 2010 | Grappilles | 1 commentaire


Correspondance fantôme

Une idée magnifique que ces lettres envoyées aux fantômes d’écrivains que nous aimons, et que la poste renvoie sans coup férir à leur expéditeur, L’éditeur singulier, parce que le destinataire n’habite plus à l’adresse indiquée (authentique, il va sans dire). Dans une de ces nouvelles à la fois drôle et glaçante dont Philip K. Dick avait le secret, « Visite d’entretien », un réparateur se présente au domicile d’un particulier pour effectuer l’entretien d’un swibble. Mais qu’est-ce donc qu’un swibble ? se demande in petto le particulier tout en menant un désopilant dialogue de sourds avec le représentant. Il n’en sait rien, et pour cause : le swibble ne sera inventé que neuf ans plus tard. Le télétransporteur du réparateur l’a envoyé à la bonne adresse, mais à la mauvaise époque (quant à la fonction cauchemardesque de cet appareil domestique, je vous en laisse la surprise). On se prend à rêver, sur un mode plus heureux, d’une faille temporelle analogue qui verrait Larbaud recevoir en 1930 une lettre postée en 2010, et lui répondre.

Mais au fait, que contiennent les enveloppes ? Mystère.


Samedi 21 août 2010 | Les loisirs de la poste | 4 commentaires


Zoologie


Valery Larbaud et l’hippopotame du jardin zoologique de Lisbonne (1926)


Samedi 16 mai 2009 | Grappilles | 5 commentaires