La vie est un songe
Il est impossible de communiquer la sensation vivante d’aucune époque donnée de son existence – ce qui fait sa vérité, son sens – sa subtile et pénétrante essence. C’est impossible. Nous vivons comme nous rêvons – seuls.
Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres (Heart of Darkness, 1899).
Traduction de Jean-Jacques Mayoux. Garnier-Flammarion, 1987.
« Le meilleur de son temps »
Arnaud Villanova, Le chemin continue. Préface de Jacques Réda. Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 2023.
On ne pressent pas Beckett. On ne décrète pas l’apparition de Le Clézio. Un beau jour, leur manuscrit arrive sur votre bureau. Vous y êtes sensible. C’est là votre seul métier, votre seul mérite.
Georges Lambrichs
Biographie élégamment rédigée de Georges Lambrichs, comprenant des aperçus sur les coulisses de l’édition littéraire parisienne de l’après-guerre aux années 1990.
Né à Bruxelles en 1917, Lambrichs se lie aux surréalistes, entre en contact à la fin des années 1930 avec Jean Paulhan et participe durant la guerre à diverses publications clandestines. À la Libération, Vercors l’invite à rejoindre les Éditions de Minuit, où il exerce d’abord comme lecteur puis comme directeur littéraire. Jérôme Lindon prenant chez Minuit un ascendant croissant, la maison se révèle trop étroite pour deux directeurs à forte personnalité. Malgré l’appui de Paulhan, Gaston Gallimard se refuse à l’engager, le jugeant trop connoté littérature d’avant-garde invendable. Faute de mieux, Lambrichs accepte la rédaction en chef de la revue Monde nouveau, lit des scénarios pour Pathé, puis entre chez Grasset où il « découvre » et publie Christiane Rochefort, bestseller surprise. Devant cet immense succès d’édition, Gallimard se ravise et l’embauche sans fonction précise. Les termes du contrat d’emploi laissent rêveur, puisqu’ils stipulent simplement que Lambrichs devra consacrer « le meilleur de son temps » aux éditions Gallimard.
Au nouveau venu on confie bientôt les rênes de la collection « Jeune Prose », qui accueille des œuvres brèves d’auteurs débutants. C’est un galop d’essai avant le lancement, en 1959, de la collection « Le Chemin », à laquelle le nom de Lambrichs reste principalement associé. Durant ses trente-quatre années d’existence, cette collection (à laquelle sera associée durant dix ans une revue, les Cahiers du Chemin *) fonctionnera comme une entité quasi autonome au sein de la maison Gallimard ** où elle jouera un rôle de tête chercheuse, sans esprit de chapelle aucun. La lecture de son catalogue – où voisinent des auteurs aussi différents que Michel Butor, Michel Chaillou, J.M.G. Le Clézio, Michel Deguy, Lucette Finas, Pierre Guyotat, Henri Meschonnic, Jacques Réda, Jude Stéfan, Jacques Borel, Pierre Bourgeade, Jacques Serguine, Roger Laporte, Jean-Loup Trassard, André Pieyre de Mandiargues, Jean Starobinski, Frantz André Burguet, Georges Perros, Pierre Pachet, Gérard Macé, Jean Roudaut, et l’on en passe – suffit à prouver que Lambrichs se souciait fort peu de défendre une ligne esthétique et encore moins de constituer une « école » mais était avant tout sensible à des individualités fortes.
Tropisme belge ? Capable de traits d’humour ravageur, Georges Lambrichs ne se payait pas de mots. Les manuscrits reçus se partageaient entre deux grandes catégories : « C’est épatant ! » (et dans ce cas, on publie) et « Ça ne va pas ! » (et dans ce cas, on refuse). Dans tous les cas, il décidait seul, sans comité de lecture.
D’un directeur littéraire, on pourrait attendre ou croire qu’il dise à son auteur : j’ai lu votre manuscrit, il me semble que… à ce chapitre central, vous auriez dû… et puis à la fin, ça ne va pas. « Mais ça, Georges, zéro. On lui apportait son manuscrit, il le pliait en quatre n’importe comment, le fourrait dans sa poche, et allait le lire » (Jacques Réda). Il n’intervient jamais sur les manuscrits, ni sur le détail du texte : il dit oui ou non. Un éditeur doit toujours expérimenter une question : choisir le texte fait ou l’écrivain en devenir ? Lambrichs pressent et manifeste « une sorte de prescience des écritures en formation » (Michel Chaillou). L’auteur est seul, dit-il, et il ne peut pas savoir mieux que lui ce qu’il doit faire. Quelquefois il se montre plus précis, « il faut travailler, resserrez », mais c’est tout, aux antipodes des éditeurs qui tiennent la main, disent de reprendre ceci ou cela. « Il a l’idée qu’il n’y a que l’écrivain qui peut reprendre les choses. C’est le travail d’écriture » (Louise Lambrichs). Il ne conceptualise jamais […]
De Bruxelles, Lambrichs avait aussi apporté une culture des bistrots, d’esprit assez différent de la culture des cafés parisienne. C’est ainsi qu’il prit l’habitude de réunir ses auteurs au café de l’Espérance, puis d’organiser avec son épouse Louise des déjeuners hebdomadaires à leur domicile. Au menu, un plat de pâtes, chaque invité étant prié d’apporter une bouteille. La convivialité joyeuse qui régnait dans ces réunions a frappé tous les participants comme une sorte d’anomalie heureuse dans les mœurs du Landerneau éditorial parisien.
Plusieurs annexes complètent l’ouvrage : des textes de jeunesse de Lambrichs, un entretien avec lui, un entretien avec Gilberte et Louise Lambrichs, une bibliographie.
* Lambrichs restera sa vie durant un homme de revues. En 1977, lorsque s’interrompra la parution des Cahiers du Chemin, il prendra la direction de la Nouvelle Revue française à la suite de Marcel Arland.
** Lambrichs bataillera ferme pour que « Le Chemin » ne devienne pas le « salon des refusés » de la collection Blanche. Des prix littéraires, de ponctuels succès de librairie (à commencer par Le Clézio), en assurant l’équilibre financier de la collection, lui permettront de maintenir vaille que vaille son indépendance éditoriale.

Impressions de Thuin

La maison de l’Imprimerie, à Thuin (vallée de la Sambre), a le charme des musées de province assoupis. On doit sa fondation à un typographe passionné, Ghislain Bourdon, qui souhaita partager ses collections et les savoir-faire des métiers du livre. Le projet fut initialement hébergé par le musée de l’Industrie de Charleroi avant de s’installer, en 1997, dans les bâtiments d’une ancienne école maternelle. À présent, des jeunes gens aussi compétents que souriants s’emploient à redynamiser le lieu en organisant des expositions (en ce moment et jusqu’au 6 septembre, Kikie Crêvecœur & C°), des visites scolaires, des ateliers de fabrication du papier, de composition typographique et d’impression, pour petits et grands.
Les préceptes de la muséographie moderne n’ont pas encore atteint les salles d’exposition permanente et c’est une excellente chose. Car on y respire d’autant mieux l’atmosphère d’un atelier d’impression, dans l’apparent désordre des presses, des colossales et superbes machines en fonte, des poinçons et des outils de serrage des formes, des casses et des claviers de composition.














