Espèces d’espaces

Tout bibliomane est confronté tôt ou tard au manque de place.


Source : I Love Reading and Writing

Quand élever des rayonnages jusqu’au plafond ne suffit plus, il reste le loisir de coloniser les escaliers,


Source : Kate Hedin


Librairie Guagga Art and Books (Cape Town)
Source : Bibliobibuli


Source : Fubiz

d’occuper les meubles inutiles,


Source : Nihil Noetia

ou — comble du chic — de transformer les couloirs en tunnels.


Source : CuongDC


Mardi 16 février 2010 | Bibliothèques | 7 commentaires


Résolution

En 2010, foi de Bruce Wayne, je me fais aménager cette bibliothèque façon batcave dans les sous-sols de mon manoir.


Source


Dimanche 3 janvier 2010 | Bibliothèques | 3 commentaires


Petits plaisirs du catalogue

Depuis l’inventaire de la librairie de Sainct-Victor établi par Rabelais dans Pantagruel, le catalogue de bibliothèque imaginaire est devenu un genre littéraire en soi, qui a donné naissance à un sous-genre : le catalogue de vente publique fictive. L’exemple le plus notoire en est le catalogue de la vente des livres de feu M. le comte de Fortsas, extraordinaire mystification montée par le collectionneur belge Renier Chalon, qui mit en émoi le landerneau bibliophilique en 1840. Vincent Puente a narré l’affaire en détail dans une plaquette parue aux éditions des Cendres, et le blog du bibliophile la résume ici.
Dans le Flâneur des deux rives, Apollinaire en cite un autre, plutôt savoureux.

Un jour, je rencontrai sur les quais M. Ed Guénoud, qui était gérant d’immeubles à Montparnasse, et consacrait ses loisirs à la bibliophilie. Il me donna une petite brochure amusante dont il était l’auteur.
C’est une plaquette illustrée par Carlègle. Elle est inconnue et par la suite deviendra sans doute célèbre parmi les bibliophiles qui recherchent les catalogues fantaisistes.
En voici le titre :
CATALOGUE DES LIVRES DE LA BIBLIOTHEQUE DE M. ED. C., qui seront vendus le 1er avril prochain à la Salle des Bons-Enfants.
Voici quelques mentions de ce catalogue facétieux :

ABEILARD. Incomplet, coupé.
ALEXIS (P.). Celles qu’on n’épouse pas. Nombr. taches.
ALLAIS (A.). Le Parapluie de l’escouade. Percale rouge.
ANGE BENIGNE. Perdi, le couturier de ces dames. Av. notes.
ARISTOPHANE. Les Grenouilles. Papier du Marais.
AURIAC. Théâtre de la foire. Papier pot.
BALZAC (H. DE). La Peau de chagrin. Rel. id.
BEAUMONT (A.). Le Beau Colonel. Parf. état de conservation.
BOISGOBEY 5F. DE). Décapitée. En 2 parties, tête rognée, tranches rouges.
BOREL (PETRUS). Madame Putiphar. Se vend sous le manteau.
CARLEGLE ET GUENOUD. L’Automobile 217-U U. Beau whatman.
CLARETIE. La Cigarette. Papier de riz.
COULON. La mort de ma femme. Demi-chagrin.
COURTELINE. Un client sérieux. Rare, recherché.
DUBUT DE LAFORET. Le Gaga. Très défraîchi.
DUFFERIN (lord). Lettres écrites dans les régions polaires. Papier glacé.
DUMAS (A.). Napoléon. Un grand tome.
DUMAS FILS (A.). L’Ami des femmes. Complètement épuisé.
FLEURIOT (Z.). Un fruit sec. Couronné par l’Acad. franç.
GAIGNET. Bossuet. Pap. grand-aigle.
GAZIER. Port-Royal des champs. Rel. janséniste.
GRANDMOUGIN. Le Coffre-fort. Ouvr. à clef.
GRAYE (TH. DE). Le Rastaquouère. Av. son faux titre.
GUIMBAL. Les Morphinomanes. Nombr. piqûres.
HAUPTMANN. Les Tisserands. Toile pleine.
HAVARD (H.). Amsterdam et Venise. Petites capitales.
HERVILLY (E. D’). Mal aux cheveux. Une jolie fig.
KARR (A.). Les Guêpes. Piq.
KOCK (P. DE). Histoire des cocus célèbres. Nombr. cornes.
LA FONTAINE. L’Anneau d’Hans Carvel. Mis à l’index.
LA FONTAINE. Les Deux Pigeons. Format colombier.
Livre d’heures. In-18 Jésus.
MAETERLINCK. La Vie des abeilles. Qques bourdons.
MAINDRON. Les Armes. Grav. sur acier.
MATTEY. Le Billet de mille. Très rare.
MAURY (L.). Abd-el-Aziz. Maroq. écrasé.
MONTBART. Le Melon. Tranches coupées.
REMUSAT (P. DE). Monsieur Thiers. Un petit tome.
THIERRY (G.-A.). Le Capitaine sans façon. Basane.
VIGNY. Cinq-Mars. Tête coupée.
VILMORIN. Les Oignons. Pap. pelure.
VOLTAIRE. Le Siècle de Louis XIV. Magnif. ill. en tous genres, etc., etc.


Jeudi 29 janvier 2009 | Bibliothèques | Aucun commentaire


Nouveau rapport sur la bibliomanie

Signalé par un locus-solussien benchleyphile que je remercie encore, Des bibliothèques pleines de fantômes est un attachant petit livre qu’on recommandera à tous les bibliomanes aux prises avec des problèmes d’espace et de classement. Ils s’y reconnaîtront à chaque page. Lisant le nom de l’auteur, je n’avais pas réalisé de prime abord qu’il s’agissait du même Jacques Bonnet signataire d’un excellent ouvrage sur Lorenzo Lotto. Un homme qui aime Lotto ne peut pas être tout à fait mauvais. A fortiori s’il possède une bibliothèque personnelle de plusieurs dizaines de milliers de livres, ce qui nous rassure sur notre santé mentale : il y en a de plus atteints que nous ! Jacques Bonnet n’est pas bibliophile. Il n’aime pas les bibliothèques vitrées, les alignements de reliures qui font la parade pour épater les visiteurs. Il est plutôt de ces papivores ayant contracté très tôt le virus de la lecture pour tromper l’ennui d’une enfance provinciale. Sa bibliothèque est une bibliothèque de plaisir et de travail, puisqu’il est aussi traducteur, historien d’art et qu’il travaille dans l’édition.

Toutefois, sans être à proprement parler collectionneur, il n’en est pas moins de l’espèce accumulatrice. Au contraire de Gilbert Lély, qui s’interdisait de posséder plus de cent livres, ou de cet ami de Georges Perec, parvenu quant à lui au chiffre mystérieux de 361 — chaque nouvelle acquisition signifiant pour eux l’obligation de se départir d’un ouvrage ancien —, il s’avoue incapable de se défaire de quelque livre que ce soit, même les mauvais (qui contiennent parfois le renseignement utile dont on aura besoin précisément le jour où on ne les a plus sous la main, comme chacun en a fait l’expérience). D’autre part, il est atteint de la maladie du complétiste, qui le pousse, ayant acquis un volume d’une série, à désirer en posséder l’intégralité, « et donc des ouvrages hors de notre intérêt jusqu’au jour où justement… » Et voilà pourquoi votre bibliothèque est pleine.

Bonnet raconte fort bien comment la lecture procède par cercles concentriques de plus en plus larges. La découverte d’un auteur donne envie de lire ses autres livres, puis conduit à d’autres auteurs, et ainsi de suite à l’infini. Pour peu qu’on soit curieux d’une foule de sujets, les livres envahissent bientôt tout l’espace vital. Ils chassent les cadres des murs, colonisent la cuisine et la salle de bains, s’installent partout chez eux — sauf au-dessus du lit, en mémoire superstitieuse du compositeur Charles-Valentin Alkan, lequel mourut, dit la légende, serait mort dans son sommeil écrasé par sa bibliothèque. Se pose alors le problème de leur classement : alphabétique, chronologique ? par genres ? par langues, pays ou continents ? par affinités secrètes connues de leur seul propriétaire ? Aucune solution n’est entièrement satisfaisante, et le panachage raisonné de ces catégories produit à son tour son lot d’exceptions inclassables. Deux dangers menacent le monde, disait Valéry : l’ordre et le désordre.

À l’heure des bases de données en ligne, de la numérisation des livres et de leur consultation à distance, Bonnet sait qu’il appartient à une espèce en voie de disparition. Il n’ignore pas davantage que le destin ordinaire d’une collection après la mort du collectionneur, c’est la dispersion — même une bibliothèque aussi riche que celle de Georges Dumézil, rappelle-t-il, a subi ce sort. Après beaucoup d’autres, il redit que les bibliothèques forment des labyrinthes à notre image. Ce sont des organismes vivants, à l’instar des auteurs qui la peuplent (d’où qu’on hésite parfois à ranger côte à côte deux écrivains qui furent brouillés de leur vivant, ou qu’au contraire on les réunisse exprès : allez-y, disputez-vous durant la nuit, ça vous occupera) et des personnages qui la hantent, fantômes de papier à l’existence bien tangible. À l’égard de ces compagnons d’une vie, Bonnet ne ménage pas sa gratitude, et nous lui en savons gré à notre tour : la gratitude est devenue un sentiment rare. De même le remercions-nous d’enrichir en passant nos propres listes de lectures (ajoutés à la mienne : la Maison de papier de Carlos María Domínguez, la Maison des autres de Silvio d’Arzo, les Neurones de la lecture de Stanislas Dehaene, et peut-être l’Institut de remise à l’heure des montres et des pendules d’Ahmet Hamdi Tanpinar). On lui pardonne donc volontiers, vil pinailleur que nous sommes, de confondre la tranche et le dos d’un livre.

Jacques BONNET, Des bibliothèques pleines de fantômes. Denoël, 2008,
139 p.


Samedi 8 novembre 2008 | Au fil des pages, Bibliothèques | 11 commentaires


Bibliothèque à part

Le puritanisme victorien fut une foule de petites choses. Extrait du règlement d’une bibliothèque anglaise de 1863, cité par Jacques Bonnet :

La parfaite maîtresse de maison veillera à ce que les œuvres des auteurs hommes et femmes soient décemment dissociées et placées sur des rayons séparés. Leur proximité sauf à être mariés ne pouvant être tolérée.


Vendredi 7 novembre 2008 | Bibliothèques | 1 commentaire


Accumulations

Les « entasseurs » donnent l’impression d’avoir perdu toute limite quantitative et d’avoir renoncé à lire les ouvrages accumulés. Galantaris cite le cas de sir Richard Heber (1774-1883) qui possédait 300 000 volumes répartis dans cinq bibliothèques différentes, en Angleterre et sur le continent, chacune ayant envahi cinq demeures («les livres étaient omniprésents et formaient de véritables forêts avec allées, avenues, bosquets, chemins dans lesquels on se heurtait aux piles et aux amoncellements qui débordaient des rayons, encombraient les tables, les meubles, les parquets… »). Quant à Antoine-Marie-Henri Boulard (1754-1825), ancien notaire et maire du VIIIe arrondissement de Paris sous Napoléon, il avait tout d’abord entrepris de sauver les livres que les confiscations et détournements révolutionnaires avaient jetés sur le marché, et finit par remplir neuf ou dix immeubles acquis pour y loger ses 600 000 volumes. Leur vente, organisée par ses fils entre 1828 et 1832, provoqua paraît-il un tel encombrement des librairies et des boîtes de bouquinistes que les prix de l’occasion s’effondrèrent durant plusieurs années.

Jacques Bonnet, Des bibliothèques pleines de fantômes


Vendredi 7 novembre 2008 | Bibliothèques, Monomanies | Aucun commentaire


Intactes et minuscules

Dans les livres d’occasion, on trouve des pense-bêtes, des billets de métro ou de cinéma ayant servi de signets, des coupures de presse, des listes d’épicerie, et même des feuilles d’arbres mises à sécher entre deux pages : émouvantes broutilles « intactes et minuscules », traces d’intimité, secrets qui vous prennent à témoin. Dans les ouvrages de bibliothèque, on trouve parfois ces vestiges d’une époque révolue que sont les fiches d’emprunt.

La fiche est une Madeleine. Elle réveille le souvenir de nos premières visites à la bibliothèque de quartier (la mienne était située au-dessus de la caserne de pompiers), le rituel mystérieux et fascinant des coups de tampon sonores (poum-poum), l’odeur d’encre et de vieux papier, le ballet des fiches quittant les livres pour un casier en bois posé sur le comptoir, puis les retrouvant au retour des ouvrages empruntés.

Mais la fiche oubliée est surtout riche d’enseignements sur la circulation et donc la vie des livres. Ainsi cet exemplaire du Cœur net de Chris Marker (Seuil, 1949), lu par quatre personnes en trois ans, n’avait plus été emprunté depuis le 15 septembre 1965, jusqu’à ce que ma demande auprès du prêt interbibliothécaire ne le tire du rayon où il sommeillait, à la Bibliothèque centrale provinciale du Hainaut. Ils suscitent décidément bien peu de curiosité, les débuts de romancier de Marker.


Lundi 15 septembre 2008 | Bibliothèques | 9 commentaires